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SOCIÉTÉ
DES
ANCIENS TEXTES FRANÇAIS
>
LE ROMAN DE JEHAN DE PARIS
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C CA
? i •
\ O.X- C \ \ f -
LE ROMAN
DE
JEHAN DE PARIS
PUBLIÉ D’APRÈS LES MANUSCRITS
PAR
EDITH WICKERSHEIMER
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION
ÉDITEUR
5, QUAI MA LAQUAIS (Vl*)
MDCCCCXXUI
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Publication proposée à la Société en 1923.
Approuvée par le Conseil dans sa séance du 27 avril 1923,
sur le rapport d’une Commission composée de Messieurs
A. Jeanroy, M Roques et A. Thomas.
Commis sain responsable •
M. Alfred Jeanroy.
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I
0
INTRODUCTION
I. DÉNOMBREMENT DES MANUSCRITS
ET ÉDITIONS
i° Manuscrits.
Le Roman de Jean de Paris nous a été conservé
par deux manuscrits et six éditions du xvi 6 siècle,
qui sont :
I. Bibliothèque Nationale, ms. fr. 1465 (xvi® s.),
m
In-folio sur papier, sans marque, relié en parchemin ;
de 63 feuillets, par cahiers de 8 ; 23 lignes, réglé en
rouge, titres des chapitres en rouge, initiales alter¬
nativement rouges et bleues, réclames en noir. Porte
l’ancien numéro Rég. 7544*, et le numéro 209 du
fonds La Mare.
2. Bibliothèque de Louvain, ms. G. 54 (xvi e s.), [L].
In-folio sur papier, sans marque, relié en maro¬
quin La Vallière ; 70 feuillets, par cahiers de 8 ;
six feuillets restaurés ; 21 lignes, réglé en rouge, titres
des chapitres en rouge, initiales alternativement
rouges et bleues, réclames alternativement rouges
et noires.
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JEHAN DE PARIS
2° ÉDITIONS.
1. Claude Nourry dit le Prince, Lyon, s. d. [1533] K
In-8°, goth., 36 ff. Gravures sur bois.
r ^ •
Sensuyt ung très beau et excellent tomant nommé
Jehan de Paris roy de France. On les vend a Lyon
sur le Rosne en la maison de feu Claude Nourry
dit le Prince.
A la fin : Imprime nouvellement a Lyon par
Claude Nourry dict le Prince.
Cette description a été relevée vers 1841 par
B. J. Gallardo, et publiée par H. Harrisse, Excerpta
Colombiniana, Paris, 1887, in-8°, p. 118, n° 120.
Le seul exemplaire connu de cette édition se trouvait
à Séville dans la bibliothèque Colombine. Volé vers
1884, il fut vendu à Paris, et l’on ignore qui en a
fait l’acquisition.
2. Pierre de Saincte-Lucie dict le Prince, Lyon,
s. d. [1534] *• — Bibl. Nat. Rés. p. Y* 502.
x. Claude Nourry vivait encore en février 1533, époque à laquelle
ü imprima VHistoire romain* de la belle Cleriende (Brunît, III, 309 ;
Harrisse, op. cil., p. xi6, n° 117), mais nous savons qu'il mourut au
cours de cette année-là, car l’édition de Le Peregrin de Caviceo (Brunet,
I, 1703) porte en même temps que la date du 20 octobre 1333» 1® nom
de Claude Carcand, t relaissee de feu Claude Nourry dict le Prince ».
Claude Carcand dirigea l'imprimerie après la mort de son mari iusqu'à
l’époque de son mariage avec Pierre de Saincte-Lucie, vers la fin de 1534 ;
Pierre de Saincte-Lucie prit alors en mains l'imprimerie de Claude
Nourry et adopta son surnom de Le Prince.
Les ouvrages portant la mention : en la maison de feu Claude Nourry
(latent donc du court veuvage de Claude Carcand, de la deuxième
moitié de l'aimée 1533 à la fin de 1534. L’édition de Jean d* Paris
ayant été imprimée par Claude Nourry lui-même, comme l'indique le
colophon, alors que le titre annonce qu’elle est vendue en la maison
de feu Claude Nourry, il y a tout lieu de la dater de 1533.
2. Les dates extrêmes de la carrière de Pierre de Saincte-Lucie dit
le Prince sont 1534 et 1559. Le catalogue Didot, 1882, n® 437, indique.
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INTRODUCTION
IX
In-8°, 36 ff. non chiffrés ; car. goth. 2 grand. ;
34 11 . ; signât. A-D, E 4 ; 20 init. grav. ; 39 ibaj. ;
43 grav. sur bois.
0
Fnc. 1, non signé (A i) verso, une gravure sur bois
Téprésentànt une assemblée de princes et de prin¬
cesses. H semble qu’on doive reconnaître à droite :
Charles VIII, qui porte l’écu aux trois fleurs de lys,
et sa femme, Anne de Bretagne ; au milieu Pierre,
«ire de Beaujeu, duc de Bourbon en 1488, (il porte
sur la poitrine les armes de France, à la barre [de
gueules] qui sont celles des ducs de Bourbon), et sa
femme, Anne de France ; à gauche, Louis, duc d’Or¬
léans, plus tard Louis XII, (qui porte sur la poi¬
trine les armes de France, au lambel [d’argent],
qui sont celles d'Orléans), et sa première femme
Jeanne de France.
3. Françoys et Benoist Chaussard treres, Lyon,
1554. — Musée Condé, Chantilly, Vi G. 24.
In-4 0 , 40 ff. n. c. ; car. goth. 2 grand. ; 32 11. ;
signât. A-K 4 ; init. grav. ; 29 maj. ; 37 grav. sur
bois.
4. Françoys et Benoist Chaussard freres, Lyon,
1560. — Offert par Gougy en 1905 pour 500 francs
(Cat. 199, p. 50, n° 816) ; j’en ignore l’acquéreur.
In-4 0 , 40 ff. n. c. ; car. goth. ; 32 11 . ; signât. A-K 4 ;
37 grav. sur bois K
5. Jehan Bonfons, Paris, s. d. (vers 1580). — Bibl.
de l’Arsenal, Rés. 13140 B. L.
La grdd danse macabre des homes et des femes..., Lyon, Satnde-Lucie,
2 7*" mil ccccc Ixviii (1568), mais cette date est une erreur d’impression
de Saincte-Lucie lui-même ; il faut lire 2 7 h ” mil ccccc xlviii (154S).
(Note de M. L. Baudrier.)
z; Description relevée sur le volume en 1905 par Émile Picot.
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X JEHAN DE PARIS
In-4 0 goth. ; 28 ff. n. c. ; signât. [A-G 4 ] ; 40 11 . ;
5 bois à mi-page.
6. Veuve de Jehan Bonfons, Paris, s. d. — Bibl.
Nat. Rés. Y* 669.
In-4 0 goth. ; 28 fi. n. c. ; signât. A-G 4 ; 40 11 .
4 bois à mi-page.
II. CLASSEMENT DES TEXTES
i° Les manuscrits.
Montaiglon a trouvé entre les deux manuscrits
une telle ressemblance que l’écriture même, dit-il, en
« est aussi semblable que possible En fait cette
ressemblance est moins grande qu'il ne le pensait.
Les variantes des deux textes sont, il est vrai, de
peu d'importance, mais elles ne sont pas rares ;
et si chaque version présente un certain nombre
de fautes, ces fautes ne sont pas les mêmes. On en
peut conclure qu’ils n'ont pas été copiés l’un sur
l'autre.
Dans le manuscrit N on relève deux fautes de
texte.
i° On lit dans N (p. 53, 11 . 13 à 17) et dictes au roy
que s'il estoit enserré de tapisserie, vaixelle d’or ou
d’argent, nous en avons assez pour nous et pour luy ,
pource qu’il a grant seigneurie estrange, comme l’en
dit, venez le nous tantost dire... ce qui est dépourvu
de sens. Dans L le passage est donné correctement,
avec les mots omis par le copiste de N : ... s’il estoit
enserré de tapisserie, vaixelle d’or ou d’argent, nous
1. Le Romant de Jehan de Paris , éd. A. de Montaiglon, Paris, 1867,
p. XXXIX-XLI.
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INTRODUCTION
Xt
en avons assez pour nous et pour luy ; et si luy en fault»
pource qu'il a grant seigneurie estrange...
2° Page 78, 11 . 20 à 25, on lit dans N : puis dit au
duc d’Orléans, son cosin : « Amenez moy ce que vous
ay baillé ; vous n’estes pas si honteux que vous ne prenez
du meilleur endroit », dont chascun se mit a rire, « car
nous avons prins la nostre » ; puis dit haultement :
« Messeigneurs, prenez place ou bon vous semblera,
car quant a moy je suis bien ». Les mots car nous avons
prins la nostre intercalés après le mot rire sont
superflus ; la leçon de L est claire : « Amenez moy
ce que vous ay baillé ; vous n’estes pas si honteux que
vous ne prenez du meilleur endroit », dont chascun se
mit a rire ; puis dit haultement : « Messeigneurs,
prenez place ou bon vous semblera , car nous avons
prins la nostre ».
Dans le manuscrit L deux leçons paraissent fau¬
tives.
i° Jean de Paris, vantant ses richesses au roi
d’Angleterre, lui dit, selon ce manuscrit, je suis
fils d’ung moult riche bourgeois de Paris, qui trespassa
il y a long temps et me laissa moult de biens ; si
n’en vois en despendre une partie, et se je puis, j’en
amasseray de l’autre. D’après le manuscrit N, (p. 32,
U- 3 à. 5), Jean de Paris dit au roi : si m’en vois en
despendre une partie et puis j’en amasseray de l’aultre.
Il semble que ce soit là la bonne leçon, car elle est
plus conforme que celle de L au caractère un peu
suffisant du héros.
2° Arrivé dans la salle « ou estoient les seigneurs
et dames » Jean de Paris confie la princesse d'Es¬
pagne au duc d’Orléans, qui après luy venoit (p. 78,
1 . 16). Quand il a pris sa place dans la grande salle,
il dit au duc d’Orléans, son cosin : « Amenez moy ce
que vous ay baillé » (p. 78, 1 . 20). Dans le manuscrit L
ce n’est pas au duc d’Orléans que Jean de Paris
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XII
JEHAN DE PARIS
confie la princesse, mais au duc de Normandie ; il
la redemande néanmoins au duc d’Orléans, comme
•dans le manuscrit N ; le texte de L est donc fautif.
Dans les cas suivants, la leçon du manuscrit L,
si elle ne peut être qualifiée de fautive, est du moins
inférieure au texte donné par N.
i° Le roi de France, ayant vaincu les rebelles,
•« receut a mercy » le peuple, et se informa diligemment
des principaulx ammoteurs de cestuy peuple, et trouva
■que quatre des plus grans barons d'Èspaigne avoient
eecy machiné pour parvenir au royaulme a leur vou¬
loir. Ceulx furent prins, et jusques a cinquante de
leurs complices (p. n, 11 . 3 à 8). Dans le manuscrit L
en lit : se informa... et quatre des plus grans barons
d’Espaigne trouva qui cecy avoient machiné... La
meilleure leçon semble être celle du manuscrit N,
qui donne au mot trouva la signification de apprit.
2° Il s’agit de l'explication de la troisième devi¬
nette. Selon le manuscrit N (p. 83, 1 . 30), Jean de
Paris dit au roi d'Espagne, ... puis qu’il vient a
propoz, je suis contant de le vous declairer. Le manus¬
crit L porte : je suis contrainct de le vous declairer.
C’est évidemment la leçon de N qu'il faut préférer.
3° Les manuscrits donnent chacun sous une forme
différente le nom d’une des stations sur la route de
Burgos, Eibe Faviere dans N (p. 38, 1 . 21), Cibe
Favyere dans L. L’endroit dont il est question devant
être identifié avec le village de Herbe Faverie, c’est
dans le manuscrit N que ce nom est le moins déna¬
turé.
Mises à part les différences de textes qui viennent
d'être notées, on relève certaines variantes qu’on
peut qualifier de négligeables, comme l’omission
d'un moult, d’un si, le remplacement de pource que
par car etc. Mais telles d’entre elles ont plus d’im¬
portance qu'il ne semble au premier abord, et notam-
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INTRODUCTION
ment le groupe de celles où, dans le manuscrit L,
a été volontairement et systématiquement écartée
une particularité de style conservé par N. Cette
particularité consiste en la répétition d'un ou de
plusieurs mots dans une même proposition ou dans
ries propositions peu éloignées l'une de l’autre.
En voici des exemples, pris dans le manuscrit N,
avec les passages correspondants du manuscrit L.
i° [N p. 9, II. 21 à 24] ... le roy de France remit a son
obeyssance grant partie des villes a l’entour. Et
celles qui faisoient grant signe de rébellion...
[L] ... le roy de France remist a son obeyssance grant
partie des villes a l'entour, et celles qui faisoient
quelque signe de rébellion...
2° [N p. 19, 11 . 5 à 7] Les fiançailles furent faictes par
procureur, et la ûença le procureur et conte de Len-
castre...
[L] Les fiançailles furent faictes par procureur, et la
fiança le conte de Lencastre...
3® [N p. 36, 11 . 20 à 22] ... si s’en esmerveilloient gran¬
dement de la grant largesse de biens qui y estait,
et de la grant quantité de vexelle d’or et d'argent
qui y estoit.
[L] ... si s’en esmerveilloient moult grandement de la
grant largesse de biens qui y estoit et de la vexelle
d’or et d'argent qu'ils veoient.
4° [N p. 39, 11 . 13 à 16] ... fourrures qui c’e$toient re-
traictes pour l'amour de l’eaue, et le lendemain eussiez
veu le drap que floctoit sur lesdictes forrures qui
estoient gastees et retraictes.
[L] ... fourrures qui estoient toutes retraictes pour
l’amour de l'eaue, et le 'lendemain eussiez veu le
drap qui floctoit sur lesdictes fourrures qui estoient
gastées.
5® [N p. 40, 11 . 16 à 18] Le lendemain au matin partirent
et vindrent logier a Bayonne. Et le lendemain matin
se partirent dudict Bayonne.
[L] Le lendemain au matin partirent et vindrent logier
a Baionne. Puis partirent de Baionne.
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XIV JEHAN DE PARIS
6° [N p. 45, 11 . 20 à 22] L'on l’alla dire au roy d'Espaigne,
qui ja estoit a table et toute la baronnie. Si fut.dil
au roy qu’il estoit arrivé deux heraulx.
[L] L’on l’alla dire au roy d’Espaigne, qui ja estoit
a table et toute la baronnie, qu’il estoit arrivé deux
heraulx.
7° £N p. 55, 11 . 28 à 29] Incontinent après les premiers
chariots , en apparurent aultres vingt cinq chariotx.
[L] Incontinent après les premiers chariot* en appa¬
rurent aultres vingt cinq.
8° [N p. 77, 11 . 2 à 4] Les dames et seigneurs qui estaient
demorez au palais furent tous esbays quant ilz virènt
que les deux roys tant demeuroient.
[L] Les dames et les seigneurs qui estoient ou palais
se desconfortoient, en disant que Jehan de Paris ne
viendroit point puisque les deux roys demouroient
si longuement.
Dans le manuscrit L les répétitions du manuscrit N
semblent avoir été systématiquement évitées ; sup¬
pressions regrettables, puisqu'elles privent le style
d’un de ses traits les plus caractéristiques.
En résumé, on relève :
i° dans le manuscrit N deux fautes de texte ;
2 0 dans le manuscrit L deux fautes de texte ;
trois leçons inférieures aux leçons correspondantes
de N ; l’omission systématique d’une particularité
de style pittoresque.
Au total, le style du manuscrit N paraît plus satis¬
faisant que celui du manuscrit L.
* • •
2 0 Les Éditions.
L’édition de Pierre de Saincte-Lucie reproduit
sans doute le texte de l’édition plus ancienne, aujour¬
d’hui perdue, de Claude Nourry dit le Prince. L’édi¬
tion de Pierre de Saincte-Lucie sort en effet des
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UNIVERSITY OF MICHIGAN
INTRODUCTION
XV
presses de Claude Nourry, dont Pierre de Saincte-
Lucie prit la succession. Nous ne connaissons que
le titre de cette édition perdue ; il est conforme au
titre dans l’édition de Pierre de Saincte-Lucie. Fran-
^oys et Benoist Chaussard frères se sont bornés à
reproduire en 1560 le texte de leur édition de 1554.
De même le texte publié par Jehan Bonfons a servi
de base à l’édition que publia sa veuve.
Dans la majorité des cas où l’édition de Pierre de
Saincte-Lucie diffère des manuscrits, l'édition de
Chaussard frères est d’accord avec la version impri¬
mée. Françoys et Benoist Chaussard n’ont cependant
pas copié le texte de Pierre de Saincte-Lucie, comme
le prouvent les cas où leur édition de 1554 présente
des leçons différentes de celles de Pierre de Saincte-
Lucie, mais pareilles à celles des manuscrits. L’édi¬
tion de Jehan Bonfons n’est pas une copie de celle
•de Pierre de Saincte-Lucie, mais elle n’en diffère
le plus souvent que par des détails.
En résumé, les rédactions imprimées du Roman
de Jean de Paris, susceptibles de fournir des indi¬
cations sur le texte sont au nombre de trois, les
éditions de Pierre de Saincte-Lucie, [S], de Chaus¬
sard frères, 1554, [C], et de Jehan Bonfons, [B].
De ces trois éditions, aucune n'est la copie d’une
des autres, mais toutes trois offrent sensiblement le
même texte.
Le texte des versions imprimées du Roman de
Jean de Paris est semblable dans ses grandes lignes
à celui des manuscrits ; il en diffère pourtant par
quelques points :
i° Le vocabulaire et la syntaxe sont moder¬
nisés.
2® Le style est moins concis; il est alourdi par
l’addition de synonymes et de qualificatifs.
3° Sous l'influence de mœurs et de modes nou-
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UNIVERSITY OF MICHIGAN
XVI
JEHAN DE PARIS
velles, certains détails ont été ajoutés au texte,
d’autres supprimés.
La comparaison des éditions aux manuscrits
aboutit d’autre part aux constatations suivantes :
i° Les éditions reproduisent les deux fautes du
manuscrit L, mais non les deux fautes du manus¬
crit N.
2° Dans les trois cas 1 où le texte de L paraît
inférieur à celui de N, les éditions sont dissemblables.
Dans le premier cas, les éditions de Pierre de Saincte-
Lucie et de Jehan Bonfons sont d’accord avec le
w I
manuscrit L ; l’édition de 1554 est d’accord avec le
manuscrit N. Dans le deuxième cas, les éditions sont
d’accord avec le manuscrit N. Dans le troisième cas,
les éditions suppriment le nom de l’endroit sur lequel
les manuscrits sont en désaccord.
3° Les répétitions qui caractérisent le style du
manuscrit N et qui n’ont pas été conservées dans le
manuscrit L, sont supprimées dans les éditions.
On peut donc admettre que les éditions ne repro¬
duisent pas le texte du manuscrit N. Un examen
attentif des variantes semble démontrer qu’elles ne
reproduisent pas non plus le texte du manuscrit L ;
toutefois, on y trouve la plupart des défauts qui
rendent le texte du manuscrit L inférieur à celui
du manuscrit N.
III. ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
En 1855 Émile Mabille publia une édition du
Roman de Jehan de Paris pour la Bibliothèque
Elzévirienrte, qui reproduit à peu de chose près le
1. Voir p. xii.
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UNIVERSITY OF MICHIGAN
INTRODUCTION
XVI*
texte de Jehan Bonfons. En 1867 Anatole 4 e Monr
taiglon en donna une nouvelle 1 d’après les ,deux.
manuscrits, sans toutefois suivre scrupuleusement
celui de la Bibliothèque Nationale qui lui servit de
base ; il nota en appendice les principales variantes,
du manuscrit qui appartient aujourd'hui à la biblio¬
thèque de .Louvain.
La présente édition a pour base le manuscrit N,
la plus satisfaisante, au point de vue du texte, des¬
rédactions du Roman de Jean de Paris parvenues
jusqu’à nous. Deux leçons incorrectes de ce manus¬
crit *, ont été corrigées au moyen des passages
correspondants du manuscrit L.
Quatre passages, défectueux partout, ont été
modifiés.
e
i° P. 5, 11 . 12 à 14, — Manquent dans le manus¬
crit L. La leçon de N est grammaticalement inintel¬
ligible : les nobles de mon royaulme ont par leur faulx
donné entendre au peuple et séduit à l’encontre de
moy . Même leçon dans les éditions, à l’exception
de donner pour donné dans S. Il y a lieu de corriger
ainsi : Les nobles de mon royaulme ont par leur faulx
donné a entendre le peuple séduit a l’encontre dr
moy.
Donné a entendre comme substantif était en usage
à la fin du xv« siècle. Dans le Livre d’Amours, auquel
est relatee la grant amour et façon par laquelle Pam-
phille peut jouyr de Galathee, et le moyen qu’en fist
la maquerelle, il est raconté Comme Pamphille se-
tourmente pour le faulx donné a entendre que la vieille-
luy baille 8 . Donner a entendre employé comme subs-
1. L’édition de Montaiglon a été l’objet d’un compte-rendu par
Gaston Paris, dans la Revue Critique, 1867, 2* semestre, p. 157.
2. Voir pp. x-xi.
3. Bibl. Nat., Vélins 1078, édition de Vérard, 23 juillet 1494, f° Fv-
verso.
b
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UNIVERSITY OF MICHIGAN
XVIII
JEHAN DE PARIS
tantif se trouve dans les premières éditions du Mar-
iyrologue des fattises langues :
Par vostre faulx et donner a entendre
Guerres mettez entre princes et roys K
2° P. 34, U. 2 et 3. — Nous avons trois versions
différentes de ce passage.
N ... de vieilles poulaiUes qu'ilz trouvoient ;
vous povez pencer si elle estoit fort tendre.
LC ... de vieilles poulaiUes qu'ils trouvoient ;
vous povez penser si la chair estoit tendre.
S ...de vieilles poulaiUes telles qu’ilz pouvoyent trouver ;
vous povez penser si elles estoyent fort tendres.
La leçon de N est grammaticalement incorrecte,
le pronom elle étant au singulier, et son antécédent
poulaiUes au pluriel. L et C évitent cette faute en
remplaçant le pronom elle par le substantif chair.
S corrige en mettant au pluriel pronom, verbe et
adjectif. Comme le substantif poulaille au singulier
-était en usage au xv® siècle, avec la signification de
volaille *, je proposerais de lire : de vieille poulaiüe
qu’ilz trouvoient. Vous povez pencer si elle estoit fort
tendre.
30 P. 34 # IL 9 et 10.
N et si n’y avoit pas grant chose que attendre deust estre.
L et si n’y avoit pas grant chose que actendre deust estre.
Les éditions omettent le passage, que l'on pour¬
rait rétablir ainsi : et si n’y avoit pas grant chose que
attendue deust estre.
1. L’édition du Martyrologue de M. Arthur Piaget et Émile Picot
donne en note cette leçon et dans le texte la leçon d’une édition
publiée vers 1300 : Par trop souvent faulx donnes a entendre. V. Œuvres
Poétiques de Guillaume Alexis, Prieur de Bucy, (Soc. des Ane. T.),
voL II, p. 394 . L 4462.
s. Godefroy, Dict. de P Ane français, Complément, s. v», pou -
aille.
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INTRODUCTION
XIX
4° P. 37, 11 . 8 à 12. — Le manuscrit N porte :
et faisoit moult beau veoir ledict pavillon par dedans,
et les beaulx carreaulx et oreilliers qui y estoient aussi
faisoit beau veoir. Les omemens de sa chappelle
estoient moult fort beaux et riches.
Cette manière d’écrire est habituellement étran¬
gère à l'auteur de Jean de Paris. On s’attendrait
à lire : et faisoit... et oreilliers qui y estoient : aussi
faisoit beau veoir etc., mais en ponctuant ainsi,
la phrase n'aurait aucun sens. Le manuscrit L et
les éditions arrêtent la première phrase après y
estoient, et laissent de côté la fin du passage estoient
moult fort beaux et riches. Je proposerais de rétablir
ce passage ainsi qu’il suit : et faisoit... oreilliers qui
y estoient ; aussi faisoit beau veoir les omemens de
sa chappelle, [qui] estoient moult fort beaux et riches.
Les variantes du manuscrit L, sauf les variantes
orthographiques, sont données en note dans le texte.
L'orthographe adoptée est celle du manuscrit N.
Le texte est suivi d'un glossaire, où se trouvent
relevés et interprétés les mots que leur forme inusitée
pourrait rendre obscurs, ainsi que les mots aujour¬
d'hui disparus et ceux qui sont pris dans une accep¬
tion qu'ils n’ont plus actuellement.
I
IV. L’AUTEUR ET LA DATE
Le Roman de Jean de Paris est resté anonyme,
et l'on ne sait rien sur la personnalité de l’auteur
que ce qui se dégage du roman même. Cet auteur
vivait probablement à la cour de France ; il en
connaît le cérémonial, et tel terme de son vocabulaire
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XX
JEHAN DE PARIS
est propre à l’usage de cette cour. Il devait être
bon courtisan, car il reflète fidèlement l’état d’esprit
du roi Charles VIII et de ses partisans. On peut
supposer qu’il écrivait à Lyon ; plusieurs indices
rendent vraisemblable cette hypothèse, entre autres
le fait que la reine Anne séjourna très souvent
à Lyon, avec sa maison et toute la cour, pendant
l’absence de Charles VIII en Italie.
Dans son Introduction \ Montaiglon a montré que
le Roman de Jean de Paris ne pouvait avoir été écrit
que dans les dernières années du xv« siècle, et il en
rapproche ingénieusement les péripéties des circons¬
tances qui accompagnèrent le mariage du roi de
France Charles VIII avec Anne de Bretagne. On
peut pousser beaucoup plus loin qu’il ne l’a fait
la comparaison entre le roman et le milieu où il
est né : j’en traiterai ailleurs avec détail ; j'indiquerai
simplement ici qu’au terme de cette étude j’ai été
amenée à situer l'œuvre dans l’année qui s’étend
entre la fin de novembre 1494 et le début de
décembre 1495.
I P. XX à XXXIV.
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JEHAN DE PARIS
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Cy commence un g noble et tresexcellent romani
nommé Jehan de Paris, roy de France.
En l’honneur de Dieu nostre créateur et rédemp¬
teur, et de sa benoiste vierge mere, puissions nous
5 faire et dire chose en cestuy transsitoire monde que
a luy soit plaisante et a nous prouffitable. Mais pource
que nostre pouvre fragilité est tantost lassee et fati¬
guée a lire ou escouter choses salutaires et qu'ilz
nous doivent conduire a la etemelle félicité et re-
io monstrance de noz pechez et meffaiz, et tantost
facillement s’encline a vices et pechez et que grant
mal est aujourd’uy pource que chascun entend de
legier en railleries dissolues et diffamations, dont
grans maulx en viennent, et pour éviter oysiveté
15 qui est seur de pechié, j’ay voulu icy mectre par
escript une histoire joyeuse que j’ay translatée
d’espaignol en langue françoise. Et pour ce, s’il y a
chose qui ne soit comme il appartient me soit par-
f» 1 v° donné, car je l’ay fait pour || seullement faire passer
20 le temps aux lisans qu’ilz vouldront prendre la peine
de le lire.
Les 3 premiers feuillets (p. 1 à p. 6, l. 23, provision) man¬
quent en L
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4
JEHAN DE PARIS
Comment le roy d’Espaigne ce gecta aux piez du
roy de France qui venoit de la messe avecq
plusieurs grans seigneurs et barons de grant
renom.
5 II fut jadis en France ung roy moult sage et vail¬
lant, lequel avoit ung tresbeau filz de l’eage de trois
ans, nommé Jehan, et plus n’en avoit de la royne
sa femme qui moult notable et saige dame estoit.
Si se tenoit alors le roy en la cité de Paris, avecq
io la plus grant partie de sa baronnie de son royaulme
en grant desduit et soûlas, car alors n'estoit milles
nouvelles de guerre en France par quoy le Roy et
tous ses suppotz en grans triumphes et richesses
habundoient. Ung jour comme le roy venoit de la
15,-. messe acompaigné de ses barons et chevaliers, et
ainsi qu’il estoit à l’entree de son palaix royal, et
que celuy jour estoit une solempne feste, arriva
devant luy le roy d’Espaigne qui en grans pleurs
f° a et || gemissemens se gecta aux piez du roy de France.
20 Et tantost le roy de France se bessa pour le faire
lever, car incontinant il le congneut, mais le roy d’Es¬
paigne ne se voulut nullement lever ne parler ne
pouvoit, mais grans souspirs faisoit, dont le roy
grant compassion en avoit et tous les barons d’en-
25 tour luy. Et quand il vit que lever ne se vouloit,
il luy dit telles parolles : « Beau frere d'Espaigne,
je vous prie que vous vous levez, et vostre grief
courroux vueillez ung peu refrener, tant que nous
sachons la cause, car en bonne foy vous promectons
30 que a nostre pouvoir ayderons a la mectre a fin le
mieulx que nous sera possible, si faire le pouvons. »
Si se bessa de rechef et redressa le roy d’Espaigne,
lequel va commancer a dire en se desconfortant et
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JEHAN DE PARIS
5
criant a haulte voix : « Trescrestien, hault, et puis¬
sant roy, je vous mercie humblement de la belle offre
que de vostre benigne grâce vous a pieu me faire.
Et pource que vous et voz prédécesseurs estes con-
5 servateurs de toute royaulté et noblesse et justice,
je suis venu a vous pour vous dire mon infortune,
meschief et doloreuse complaincte. Sachez, sire, que
f® 2 v® a grant tort || et sans raison, et soubz couleur d'ung
nouvel tribut que en mon royaulme avoit esté mis pour
io éviter a la dampnable entreprinse du roy de Grenade,
infidèle a nostre loy, qu’il avoit faict contre mon
royaulme et la saincte foy catholique, les nobles
de mon royaulme ont par leur faulx donné a entendre
le peuple séduit a l'encontre de moy, que m’ont
15 voulu faire morir, et m’en a faillu fouyr au mieulx
que j’ay peu en l'estât que me povez veoir. Et
tiennent la royne ma femme et une petite fille
mienne que n’a que trois mois assigee un une de mes
villes appellee Seguonye, et ont desliberé la faire
20 morir pour mieulx avoir le royaulme a leur vou-
lenté. » Et en recomptant ces parolles le cueur luy
serra et tomba pasmé aux piez du roy de France,
lequel le fit incontinant relever et revenir. Et quant
il fut en son sang rassis, le roy, qui pitié avoit de luy,
25 dit en ceste maniéré : « Beau frere d’Espaigne, ne
vueillez plus par tristesse et courroux vostre cueur
affliger, mais vueillez prendre courage vertueulx
comme par cy devant avez tousjours heu, car je vous
prometz et jure sur ma foy que demain au plus matin
30 j'envoyray lectres en Espaigne aux barons et peuple ||
t° 3 du royaulme ; et s’ilz ne veullent obeyr, je iray en
personne les mectre a raison. » Quant le roy d’Es¬
paigne ouyt ceste promesse il fut terriblement
joyeulx, et dit tout humblement au roy qu'il le mer-
13 N faülx donné entendre au peuple et séduit
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6
JEHAN DE PARIS
doit. De cecy furent fort joyeulx les barons de
France, car grant compassion avoient du roy d’Es-
paigne, et aussi avoient grant désir de eulx exerdter
en faitz d’armes, car long temps avoit que en France
5 n’avoit eu guerre. Tout celuy jour fut moult festoyé
le roy d'Espaigne, et pour l’heure plus ne fut parlé
de la matière, si non de faire bonne chiere.
Comment le roy de France escrivit aux barons
d'Espaigne qu’ilz eussent a venir repairer le
io tort et deshonneur qu’ilz avoient faict a leur roy.
Quant vint le lendemain au matin le roy fit es-
cripre une lectre ainsi que s’ensuit, et au marge de
dessus estoit escript, « De par le roy », et la lectre con-
tenoit ainsi : « Chiers et bien aymez, nous avons receu
15 la complaincte de nostre chier et bien aymé frere
le roy d’Espaigne, vostre droict et naturel seigneur,
f° 3 v* contenant comme a tort et sans || cause l’avez des¬
chassé de son royaulme. Et que plus est, tenez as¬
siégée nostre belle seur sa femme, et plusieurs aultres
20 grans et énormes cas qu’avez faitz a l’encontre de
luy, que sont de tresmauvais exemple a toute royaulté
et noblesse. Pour ce est il que nous voulons savoir la
vérité du cas pour y donner telle pugnition et pro¬
vision qu’il appartiendra estre faicte par raison,
25 car nous l'avons mis en nostre protection et sauve¬
garde, luy, sa famille et biens, en vous mandant que
incontinant sans aulcun delay, vous vuydez le siégé
de devant la royne vostre naturelle dame, et luy
faictes et faictes faire telle obeyssance comme para-
30 vant ceste question luy estoit faicte et acoustumee
de faire. Et avec ce venez, des principaulx d'entre
vous, jusques au nombre de vingt, avecq telle compai-
gnie que vous semblera bon, pour dire les causes qui
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JEHAN DE PARIS
7
vous ont meu a ce faire, pour en faire la raison comme
il appartiendra, en vous notifiant que, ce vous y
faictes faulte, nous y yrons en personne, et en tarons
telle pugnition qu’il en sera perpétuelle mémoire.
5 Fait a Paris le premier jour de mars. » Et au dessus des
f* 4 lectres || estoit escript : « Aux barons et peuple d’Es-
paigne. » Le roy fit incontinant despescher ung cour¬
rier auquel furent baillées lesdictes lectres, et luy
commanda le roy que il fist extreme diligence. Et
io aussi fit il, car en cinq sepmaines il fut allé et revenu.
Comment le herault du roy de France apporta
la responce que luy avoient faicte les barons
d'Espaigne.
Quant ledict herault fut arrivé a Paris, il s’en alla
15 tout droit au palaix descendre de son cheval et monta
les degrez et vint en la chambre ou le roy estoit.
Si luy fit la reverence et dit : « Sire, plaise vous sça-
voir que j’ay esté a Seguonye, ou j'ay trouvé grant
peuple devant, qui tiennent la ville assiegee et la
20 royne qui est dedans, et presentay voz lectres aux
barons et cappitaynes de l’armee, lesquelz inconti¬
nant se assemblèrent, et firent lire les lectres par ung
de leurs gens. Et incontinant qu'ilz les eurent fait
lire, ilz me firent tirer a part, et tindrent conseil.
25 Au bout de deux heures apres, m’envoyerent quérir,
et me firent responce de bouche en disant qu’ilz
* 4 v° s’esmerveilloient grandement de quoy vous || preniez
peine et soucy d’une chose qui en riens ne vous
touchoit, et que vous ne vous mectez ja en telle
30 adventure de les aller chercher au pays pour telle
9 L et manque — 14 L furent — 15 L puis ra. — 19 L que
t... — 21 JL que inc. — 30 N allez
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8
JEHAN DE PARIS
achoison, et que par quelque promesse que leur dit
roy vous aye fait ne vous en debvez mesler, car
pour voz lectres ne pour voz menasses ne lairront a
mectre fin a leur entreprinse, car avecques vous ilz
5 n’ont riens a faire. Je leur requis qu’ilz me baillassent
leur responce par escript, mais ilz me respondirent
que aultre chose n’en auroye, et me firent commande¬
ment que dedans six heures vuydasse le siégé et bien
tost le pays. Et quant je vis que aultre chose ne pou-
io vois faire, m’en suis retourné, et me semble que la
ville est assez forte a l’encontre d’eulx et ne la pour-
roient prendre d’ung long temps, se il y a vivres
dedans et gens qu'ilz soient leaulx a leur dame. »
Quant le roy ouyt celle responce il en fut moult
15 mal content, et non sans cause, mais le roy d’Es-
paigne et les barons de France en estoient bien
joyeulx, car grant vouloir avoient que le roy y allast
en armes comme il fit. Car incontinant le roy manda
tous ses barons, cappitaines et chefz de guerre, et
f° 5 sans aulcun delay fit appareillier tout || ce qui estoit
de besoing pour aller en Espaigne commancer la guerre
contre les barons du pays. Si fut fait telle diligence
que a la fin du moys de may ensuivant le roy partit
de Paris avecqle roy d’Espaigne, jusques au nombre
25 de cinquante mille bons combatans bien en point„
et s’en vint passer a Bourdeaux, et de la a Baionne.
Comment le roy de France arriva en Espaigne
et ne trouva personne en chemin si non le gou¬
verneur d’Espaigne lequel s’enfuit incontinent .
30 Quant le roy fut près d’Espaigne, il mit ses gen^
en moult belle ordonnance, et donna la charge de
1 L pour quelque — 2 L faicte — 9 L pouvoye — 11 L
pourront — 20 L que
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JEHAN DE PARIS
9-
l'avant garde au roy d’Espaigne. Ilz entrèrent en.
Biscaye tous jours serrez ensemble, car ilz n’estaient
jamais loing les ungs des aultres de deux ou de trois-
lieues ; si ne trouvèrent adventure aulcune que a.
5 compter face jusques ilz furent bien avant dedans
Espaigne ou ilz rencontrèrent le gouverneur dudict
pays avecq bien vingt cinq mille combat ans qu'il,
avoit amassez, qui estoient fort mal acoustrez. Et
f° 3 v° quant ilz apparceurent || noz gens qui venoient bien
io serrez et rengez, le cueur leur faillit et s'en fouyrent
de peur qu'ilz avoient, de quoy noz gens ne firent
pas grant compte, car ilz vouloient aller lever le siege-
de devant Seguonye. Si arrivèrent devant une ville
qui leur fut ouverte, appellee Burges, qui estoit une
15 des bonnes citez du pays, et le roy les print a mercjr
pource qu’il avoient si tost obey.
» «
Comment les embassadeurs des barons d’Es¬
paigne vindrent devers le roy de France pour
avoir paix.
20 En celle ville de Burges séjournèrent huit jours
le roy de France et d'Espaigne. Et ce pendant le roy
de France remit a son obeyssance grant partie des
villes a l'entour. Et celles qui faisoient grant signe
de rébellion il les faisoit raser et mectre tout a feu
25 et a sang ; les aultres qui venoient a mercy leur
pardonnoit, tellement que le bruit et l’effroÿ fut si
grant par tout Espaigne que toutes les villes, citez
et chasteaux apportoient les clefz et venoient faire
obéissance au roy de France. De la a huit jours passez
f® 6 s'en partirent pour aller || droit a Seguonye, mais ilz.
14 L que 1 . — 16 L qu’ilz — 17 L comme — 20 L icelle
— 23 L quelque signe — 25 L que — 26 L et l’efïroy~
manque
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JEHAN DE PARIS
10
trouvèrent en chemyn l’ambassade des barons du
siégé qui venoient devers le roy pour traicter paix.
Et fut fait plusieurs remonstrances au roy de
France de la part desdicts barons, en eulx comptai-
5 gnant a grant tort du roy d’Espaigne leur seigneur ;
mais pour en faire bref, le roy de France, qui moult
saige et vaillant estoit, congnoissant leur malice et
mal talant, fit responce que, se bon leur sembloit,
qu’ilz se missent en deffence, car jamais il ne les
:io prendroit a mercy jusques a ce qu’il verroit et vien-
droient tous les nobles a genoulx devant leur roy
crier mercy, et le peuple tout en chemise, nues testes,
et que des plus coulpables il en pugniroit jusques au
nombre de cinquante, affin qu’il en fust perpétuelle
15 mémoire. Ceulx qui estoient venuz pour ladicte em-
bassade furent bien esbays, et non pas sans bonne
raison, voyant que a la puissance de France ne pour¬
raient résister, et • mesmement que ja les deux tiers
du pays estoit ja en sa main. Si ne sceurent que faire,
20 fors qu'ilz obtindrent du ray dix jours de respit
pour aller notifier les nouvelles a ceulx qui les
rf° 6 V® avoyent envoyez. Et quant ilz furent i| devers eulx
et leur eurent dit et fait leur rapport, tous fuient si
estonnez que le plus hardi ne sçavoit que dire.
425 Comment les embassadeurs des barons du royaulme
d’Espaigne apportèrent la responce que leur avoit
faicte le roy de France. Et comment le populaire
vint pardevers luy pour luy crier mercy quant
ilz sceurent les nouvelles du roy de France.
30 Comment le populaire fut tantost dessevré d’avec
les seigneurs, par quoy, voyant que résister ne pou-
4 L de par lesditz — 9 L si se missent — 12 L luy crier —
testes nues — 17 L povoient — 28 L pour devers le roy
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JEHAN DE PARIS
II
IO
*°7
voient, si vindrent tous a la mercy du roy de France
en la forme que les embassadeurs leur avoient de-
nuncié, le roy les receut a mercy, et se informa dili¬
gemment des principaulx ammoteurs de cestuy
peuple, et trouva que quatre des plus grans barons
d’Espaigne avoient cecy machiné pour parvenir au
royaulme a leur vouloir. Ceulx furent prins, et jusques
a cinquante de leurs complices, que le roy fit mener
après luy jusques a Seguonye devers la royne, laquelle
vint a grant honneur et moult belle compaignie
audevant dudit roy || et de son mary jusques a quatre
lieues. Quant elle fut devant le roy de France, elle se
mit a deux genoulx d’aussi loing qu’elle le peut
veoir, et de la ne se voult lever jusques le roy hasti-
vement descendit et la redressa, puis la baisa. Et la
royne, qui moult sage dame estoit, va dire telles
parolles : « Helas, treshault et puissant roy, qui
pourroit vous recompancer le treshault bien et
secours que de vostre benigne grâce avez donné
a ceste pouvre captive? C’est chose impossible a tous
les humains, mais nostre Seigneur Jesuscrist doint
grâce a monseigneur mon mary et a moy de faire
le possible, et Dieu vueille le résidu parfaire en sa
saincte gloire. »
« Belle seur », dit le roy, qui fort fut contant de
son recueil, « cela est tout compensé ; ne parlons
plus que de faire bonne chiere. Et allez veoir vostre
mary qui vient icy après avec les prisonniers et gens
de vostre royaulme. »
« Sire », dit elle, « quant je vous voy, je voy tout,
si ne vous laisseray, mais que je ne vous desplaise,
jusques a la ville. »
3 L a mercy manque — 5-6 L et quatre des plus grans
barons d’Espaigne trouva qui cecy avoient machiné —
12 Le huitième feuillet (de l. 12 lieues à p. 12, /. 17 apparte-
noit) manque en L
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12 JEHAN DE PARIS
Quant le roy vit la grant humilité de ceste femme,,
il la fit monter a cheval et s'en retourna arriéré et la
mena avecq luy a force devers le roy d’Espaigne
i° 7 v° son mary qui grant feste luy fit. Si s’en allèrent ü moult
5 joyeusement en devisant de moult de choses jusques-
en la ville, laquelle fut toute tendue le plus richement
que l’on peut faire. Et fut receu le noble roy de
France au plus grant honneur et humilité que l'on
peut, dont luy et tous ses gens se contenteront moult
io fort, et furent bien joyeux de veoir celle belle ville
et si, bien acoustree comme elle est oit, car oncques-
n'avoient veu telles besongnes.
Comme le noble roy de France entra en la noble
ville de Seguonye avec- le roy et la royne d’Es-
15 paigne et aussi les prisonniers qu’il menait
après luy pour en faire la pugnition telle qu’il
appartenait.
Quinze jours dura la feste en Seguonye, ou il fut
fait de moult beaulx esbatemens et joustes que je
20 laisse pour cause de briefveté, mais tousjours faisoit
faire le noble roy de France justice de ceulx qui
avoient encommancé l’injure contre le roy d’Es¬
paigne Si fit au bout de quinze jours drecer ung es-
chaffault au milieu de la ville, et illec devant tout le
25 peuple, fit decoler les quatre plus principaulx coul-
i° 8 pables du cas, puis envoya || en chascune bonne ville
cinq des aultres pour monstrer exemple au peuple
de bien servir et obeyr a leur roy mieulx qu’ilz.
n’avoient fait par avant, et que ung chascun y prist
30 exemple. Après ce, mit le roy d’Espaigne en son
royaulme, et fut mieulx obey et crainct que jamais-
22 L encommancee — 24 L tout manque.
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»
JEHAN DE PARIS 13
n’avoit esté par avant. Cela fait, deslibera s’en retour¬
ner en France avecq son armee, car il avoit mis tout
le pays en bonne paix et concorde.
Comment le roy d’Espaigne et la royne, voyant
5 que le roy de France s*en vouloit retourner, se
vindrent agenoiUier devant luy , en luy remer¬
ciant le bien, l'honneur et le service qu'il leur
avoit fait et luy recommandèrent leur fille.
Quant le roy d’Espaigne et la royne virent que le
jo roy de France s’en vouloit retourner en France, si
ne sçavoient en quelle maniéré ilz le dévoient remer¬
cier ne regracier le bien et l’honneur qu’il leur avoit
fait, par quoy s’en vindrent devant tout le peuple
mectre a ses piez en disant : « Treshault et puissant
j 5 roy, bien savons que icy ne povez bonnement guieres
8 v« demourer, pour les grans affaires || de vostre royaulme.
Si savons bien que a nous n’est pas de vous pouvoir
recompancer en aulcune maniéré, mais toutesfoiz
ce que en nous sera desirons fort de faire et acomplir
20 envers vous : si vous prions et requérons que vueillez
mectre sur nous et noz successeurs tel tribut et
revenu comme il yous plaira, car de vous et voz
successeurs voulions doresnavant tenir nostre
royaulme comme bons et loyaulx subgetz, car c’est
25 bien raison. » Quant le roy ouyt ses parolles, il en
eut moult grant pitié ; si leur respondit en les rele¬
vant : « Mes amys, croyez que envie de gaigner et
acquérir pays ne m’a pas fait venir en ce royaulme,
mais le désir et vouloir de justice augmenter, et les
30 honneurs royaulx garder et entretenir. Si vous prie
6 L en le merciant de l'honneur et du service qui —
10 L s’en manque — 12 L qui — 17 L pas possible — 19 L
sera possible — 22 L de voz suc. — 25 L roy de France
— 27 L g. ne acquérir
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14
JEHAN DE PARIS
5
fo.j
10
15
20
25
que plus ne soit parlé de ces parolles, ains le vous-
deffens en autant que craignez a me desplaire ; mais-
pensez de bien faire et sagement gouverner voz sub-
getz en bonne justice et en craincte de Dieu, car par
ce moyen prospérerez et non aultrement. Et si riens
vous survient, faictes le moy savoir, car sans nulle
faulte vous secourray et ayderay. »
Quant ilz virent la grant amour et cordialité que
le roy || avoit envers eulx, la royne print sa fille*
qui estoit de l’eage de cinq a six mois, entre ses bras*
et vindrent devant le roy de France, luy requérant
que son plaisir fust ouyr et escouter une petite re-
queste qu’ilz luy vouloient faire. « Je le veulx bien »,
dit le roy. Adonc la royne commença a parler ainsi :
« Sire, puis que ainsi est que a vous du tout avons
nostre esperance, vous prions et requérons que ceste
pouvre fille que voyez icy entre mes bras vous soit
pour recommandée, car jamais n'avons esperance
d'avoir aultres enfans, pource que sommes desja.
fort sus l'eage, par quoy si Dieu luy donne grâce de-
vivre eage competant pour marier, vostre plaisir
soit la pourveoir de mary comme il vous plaira et
que verrez que luy sera necessaire, et a icelluy bailler
le régime et gouvernement de cestuy pays, car nous
voulions que de par vous y soit mis et ordonné roy
comme bon vous semblera, car c’est raison. »
Quant le roy de France vit leur grant humilité
et affection, le cueur luy attendrit et eut grant pitié
d’eulx, et leur respondit en ceste manière : « Chers
30 amys, je vous remercie la grant affection et amour
i° 9 v® que avez || envers moy, et sachez que vostre fille n’est
pas a refuzer. Et si Dieu donne grâce a mon filz de:
venir en eage parfait, et vostre fille aussi, je seroye
2 L en tant — 2 L mais manque — 19 L car nous sommes
20-21 L pourquoy — de venir en eage — 23 L vous verrez.
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JEHAN DE PARIS
15
moult joyeux que fussent conjoins par mariage ensem¬
ble, et si Dieu me donne grâce de vivre jusques a
l'heure, je vous prometz que mon filz n'aura aultre
femme que vostre fille. »
5 « Helas, sire, pour Dieu mercy, n'entendez pas que
monseigneur mon mary et moy soyons si presump-
tueux que le vous ayons dit et requis a celle fin que
la prenez, mais seullement pour quelque seigneur de
voz barons tel que vostre bon plaisir sera, car trop
10 noz feriez de l'honneur de luy donner vostre filz. »
« Certes », dit le roy, « ce qui est dit est dit, et se
nous vivons, il en sera plus avant parlé, car mainte¬
nant n’en pouvons bonnement aultre chose faire ;
si prendrons congé de vous. »
15 a Vrayement », dit la royne, «s’il vous plaist, mon¬
seigneur mon mary et moy vous conduirons jusques
a Paris, car j'ay grant désir de veoir ma treshonnoree
dame la royne. »
« Mes amys »
20 bonnement bouger ne ne devez quant a présent,
car ce peuple que nouvellement a esté réduit, pour-
i° 10 roit facillement en vostre absence estre séduit || en
peu de temps, car tous les coulpables ne sont pas
mors, ne aussi les parens des pugnis, que pourroient
2 5 faire a l'encontre de vous quelque vengence ou quelque
maulvaise conspiration, par quoy ne veulx que nul¬
lement vous vous despartez d’icy, mais que seulle¬
ment les entretenez en bonne paix et amour, et vous
tenez sur voz gardes, et tenez bonne justice et craignez
30 et aymez Dieu, et le servez, car tout bien vous en
adviendra, et sans sa grâce vous ne pouvez nul bien
avoir. Je vous recommande aussi l’estât de l’esglise
et les pouvres, et gardez bien qu’ilz ne soient oppri-
8 L pregniez — 10 L monseigneur vostre — 19 L respond
20 L ny ne — 24 L qui — 29 L sus— 31 L viendra, car
sans — 31 L grâce ne pouvez vous— 32 L Aussi je v. rec.
, respondit le roy, « vous ne pouvez
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lû
mez ne follez, et Dieu vous aymera. » En ces belles
remonstrances et enseignemens que le roy leur fit,
présent plusieurs barons, prindrent congié les ungs
des aultres a grans souspirs et regretz.
5 Comment le roy de France print congié du roy
d’Espaigne et delà royne , et comment le peuple
du pays acompaignerent le roy grant chemin.
Toutesfoii, pour abregier, le roy se despartit d’Es-
i» iov* paigne a grans pleurs et lamentations || du roy, de la
io royne et de ceulx du pays, qui l'acompaignerent grant
espace de temps, et donna le roy d’Espaigne de grans
et riches dons au roy et aux barons et chevaliers,
tellement qu'il n’y avoit en toute l'armee petit ne
grant qui ne s'en louast, et qui ne tint le roy d’Es-
15 paigne a vaillant et puissant roy. Si firent tant par
leurs journées qu’ilz vindrent a Paris ou ilz furent
moult joyeusement et honnorablement receuz, et
dura la feste dix jours. Puis print chascun congié
du roy qui bien les envoya joyeulx et contans en
20 leurs maisons.
Comment le roy de France morui, dont fut demené
grant dueil par tout le royaulme.
Le bon roy de France au bout de quatre ou cinq
ans, print une maladie que longuement luy dura,
25 et en la fin en morut, dont fut grant dommaige au
pays, et en fut demené grant dueil par tout le
12 L au* chevaliers de France —13-14 ne grant ne petit —
18 L print congié chascun — 21L demayné ung — 23 L bon
et noble — cinq ou six ans après — 26 L demeyné
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JEHAN DE PARIS
17
royaulme et expressément la royne que moult l’ay-
moit. Si fut enbasmé comme a tel prince et seigneur
■f° 11 appartenoit. La || royne qui saige dame estoit, après
la sépulture du roy, print le gouvernement du
5 royaulme, pour ce que son filz estoit encores jeune,
et le gouverna en bonne paix et transquilité et union
de justice. Quelque espace de temps après, fut sacré
a roy monseigneur Jehan son filz, dont fut fait par
tout le pals une merveilleuse joye. Si laisserons a
10 parler d’eulx et retomerons au roy d’Espaigne
et a la royne, qui si bien ensuivirent et garderont les
bons enseignemens que le roy de France leur avoit
faitz qu’ilz gardèrent et gouverneront leur païs et
royaulme en bonne paix, justice et amour de leurs
15 subgetz.
Comment le roy et la royne d’Espaigne sceurent
que le bon roy de France estoit mort, dont üz
demenerent grant dueil.
En ce temps vint nouvelles en Espaigne comme
.20 le roy de France alla de vie a trespas, dont fut dé¬
mené ung merveilleux dueil par le roy et la royne
et les barons du pays, et n’y eut monastère, esglise
ne convent ou le roy ne fit faire obsèques, prières et
f° 11 v° oraisons pour l’ame du bon roy || et en portèrent
25 le roy et la royne le dueil ung an et moult bien en
firent leur devoir. Toutesfoiz il n’est dueil que au
bout de quelque temps ne se appaise, et que l’on
n’oblie, et mesmement quant les parties sont loing
l’une des aultres. Le roy et la royne d’Espaigne
1 L qui — 3 L appartenoit, et fut mis en sépulture et
l'obsecque fait comme a luy appartenoit. La royne qui sage
eetoit, print... — 7 L peu de temps — 11 L et a la royne
manque — L que — 19 L arriva — 20 L estoit allé — 20
JL demeyné
2
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i8
JEHAN DE PARIS
nourrirent leur fille moult bien et luy firent ap¬
prendre toutes bonnes meurs et a parler tous lan-
guages, tant que on ne sçavoit fille en tout le royaulme
plus belle, plus sage, ne mieulx moriginee qu’elle
5 estoit. Le pere et la mere devindrent vieulx, qui
aultres enfans n’avoient que celle fille de l’eage de
quinze ans ou environ, et pansèrent entr’eulx qu’il
estoit besoing et temps pour le mieulx de la marier
a quelque ung qui gouvemeroit le royaulme. Et se
io faisoient enquérir par toutes terres mary que fut
propice pour la fille, car ilz avoient du tout oublié
la promesse qu'ilz avoient faicte au roy de France,
tant que les nouvelles en vindrent au roy d’Angle¬
terre qui pour lors estoit vefve, par quoy envoya une
15 embaxade en Espaigne.
f® i2 Comment le roy d’Angleterre fiença la fiüe || du
roy et de la royne d'Espaigne, appeüee Anne,
par procureur.
Le roy d'Angleterre, qui ouyt parler de ceste fille
20 qui estoit tant belle, tant sage et bien moriginee,
ce pensa en luy mesmes qu'il seroit bon que la fist
demander. A ceste cause envoya en Espaigne une
moult belle compaignie de ses barons et chevaliers
en embassade pour demander la fille en mariage,
05 et donnèrent plusieurs beaulx presens au roy et a la
royne, a la fille et aux barons et chevaliers d'Es-
paigne pour mieulx les attraire a leur voulenté.
Et firent tant envers le roy et la royne que leur fille
leur fut accordée, dont la fille n'estoit pas bien con-
5 L que — 7 L ou environ manque — 9 L gouvemast —
10 L de trouver mary qui — 11 L oubliée — 14 L que —r
20 L laquelle estoit tant belle, sage et — 24 L belle amba-
xade, chevalliers et barons, pour — 25 L roy, a la royne, et a
— 29 Z. ne fut pas
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JEHAN DE PARIS
19
tante, car on luy avoit raporté que le roy d'Angle»
terre estoit desja fort vieulx et cassé. Mais pour
amour de son pere et de sa mere n’en oza mot sonner,
a celle fin qu’ilz n’en fussent marriz ne courroucez
5 a l’encontre d'elle. Les fiançailles furent faictes par.
procureur, et la fiença le procureur et conte de Len-
castre pour et au nom du roy, dont les Anglois
furent moult joyeulx, et en firent grant feste, et
ï» 12 v» donnèrent de beaux joyauls a || leur nouvelle dame
10 et aux damoiselles. Huit jours après s’en voulurent
retourner pour faire la responce au roy comme ilz
avoient exploicté et besongné, et fut prins terme
d'espouser, et promirent que dedans ledict temps
ameneroient leur roy pour parachever le mariage.
15 Si prindrent congié les ungs des aultres, et s’en par¬
tirent les Anglois bien joyeulx d’Espaigne de ce
qu’ilz avoient si bien fait la besongne. Et firent tant
par leurs journées qu’ilz arrivèrent en Engleterre,
ou ilz furent receuz a grant joye, et vindrent a
20 Londres ou le roy les festoya merveilleusement.
Comment les ambassadeurs apportèrent les nou¬
velles au roy d'Angleterre de ce qu’ilz avoient
fait avecq le roy d’Espaigne.
Si furent les ambassadeurs receuz a moult grant
25 honneur et joye du roy d’Angleterre leur seigneur,
et leur demanda comment ilz avoient besongné
touchant la matière. Le conte de Lencastre respon-
dit, comme eulx estre arrivez en Espaigne, en par-
f° 13 lerent au roy || et a la royne, « lesquelz nous firent res-
30 ponce qu’ilz estoient bien joyeulx du mariage, et que
%
2-3 L par amour — 6 L fiança le conte — 11 L toraer —
20 L festia — 21 L appor. nouvelles — 24 L Les amba-
xadeurs furent receuz — 28 L que comme
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20
JEHAN DE PARIS
vous leur f aisielz beaucop de l’honneur, par quoy, sans
plus actendre, la fiançay pour vous comme procu¬
reur, et avons mis terme d’espouser d'huy en quatre
moys. » Le roy, oyant les nouvelles, fut si souspris
5 de joye qu’il fit crier parmy Londres que l’on ne
ouvrist les boutiques de huit jours et qu’on fit feste.
Ce pendant fit faire le roy d’Angleterre grant appareil
pour aller espouser celle qui avoit desja gaigné le
• cueur de luy, car il desiroit fort la contempter pour
io les biens que on luy avoit dit d'elle, et aussi pource
que on luy avoit raporté secrètement qu'elle ne pre-
noit pas plaisir au mariage. Et pource que le roy d'An¬
gleterre ne trouvoit pas bien en son pays draps d’or
a sa voulenté, deslibera de venir passer a Paris pour
1:5 soy y fomir de bagues, couliers et joyaulx comme
mestier luy estoit. Si s’en partit d’Angleterre bien
acompaigné de chevaliers et barons, car en celuy
temps n’estoit milles nouvelles de guerre. Si vint
descendre en Normandie a quelque quatre vingts
f° 13 v° chevaulx acoustrez selon la mode || du pays, et fit
tant par ses journées qu’il vint a Paris, la ou estoit
le jeune roy de France de l’eage de dix huit a vingt
ans, tant beau, tant sage que merveilles. Et par la
royne sa mere totellement se gouvemoit, et bien
25 luy en prenoit, car elle tenoit le royaulme en bonne
police, justice et transquilité.
1
Comment la royne de France envoya au devant
du roy d'Angleterre des plus grans de ses barons
et aussi les bourgeois de la ville.
30 Quant la royne de France sceut la venue du roy
d’Angleterre, elle fit aller au devant de luy tous les
15 L pour se y — 19 L huit vingts — 30 L sceut les nou¬
velles de la venue
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JEHAN DE PARIS
21
barons et bourgeois et citoyens de Paris, en moult
belle ordonnance. Ce jour n’estoit pas a Paris le jeune
roy, ains estoit allé a la chasse a ung sanglier au boys
de Vincennes, ou il demeura tout le jour. Quant le
5 roy d’Angleterre fut entré dedans Paris, il vint veoir
la royne, laquelle moult bien le festia. Et ainsi qu’ilz
estoient au soupper le roy d’Angleterre desclara
a la royne la cause de son voyage, et pour quoy
f° 14 il estoit passé par France. Si loua merveilleusement ||
io la beaulté et le sens de la pucelle, et ne fut au soup¬
per parlé d'aultre matière, car le roy y avoit grande
affection, et mesmement comme ces vieillars qui
sont incontinent bridez. Après soupper les instru-
mens vindrent et dancerent et firent la meilleur chiere
15 qui leur fut possible. Le roy d'Angleterre souhaicta
fort a veoir le jeune roy de France, et après qu’ilz
eurent longuement passé temps, le roy s’en alla
retraire et aussi toutes ses gens, qui moult furent
joyeux du recueil et de l’honneur que la royne leur
20 avoit fait. Quant le roy fut en sa chambre, ilz encom-
mancerent a parler et louèrent merveilleusement
la royne, que si grant honneur leur avoit fait. Quant
la royne fut en sa chambre, bien luy souvint des
parolles que le feu roy son mary luy avoit dictes
25 quant il revint d’Espaigne, comme il avoit promis
a son filz la fille du roy d'Espaigne. Aussi desiroit
elle fort que son filz fust marié. Si envoya quérir le
duc d'Orléans et le duc de Bourbon, qui en Espaigne
avoient esté avec le roy, et leur dit en ceste manière :
30 « Beaux cousins, je vous ay envoyé quérir comme
f°i4v«*mes principaulx amys || et de mon filz. Vous avez
ouy les grans biens qu’on dit estre en ceste fille
d'Espaigne. Il est temps, comme vous voyez, que le
5 L a Paris — 6 L festoya — 15 L que — 15 L desiroit
fort — 17 L roy d'Angleterre — 18 L aussi manque
22 L qui — 25 L promise — 29 L feu roy
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22
JEHAN DE PARIS
roy mon filz soit marié ; si me suis pencee que plus
beau mariage ne pourroit trouver, si la fille est telle
comme Ton dit : pource vous prie que m’en conseillez,
car bien croy que si le roy d’Espaigne savoit que
5 mon filz la voulsist avoir, vouluntieis la luy donne¬
rait. » Les seigneurs regardèrent la royne et luy
dirent en effect que mieulx ne pouvoit faire. Si se
tindrent fort coulpables de ce que plus tost n’en
avoient parlé, et pour ce a celle heure s’en allèrent
io monter a cheval a peu de compaignie, et s’en allèrent
au bois de Vincennes devers leur jeune roy leur sei¬
gneur luy dire les nouvelles. Si le trouvèrent couché,
mais dès incontinent qu'il sceut qu'ilz furent arrivez,
les envoya quérir, et les fit venir jusques a son lit
15 pour savoir que les mouvoit a celle heure, car desja
estoit fort tard.
Comment le duc d'Orléans et de Bourbon vindrent
toute nuyt au boys de Vincennes pour apporter
les nouvelles au roy comme vous orrez.
f ° 15 || Quant les barons eurent tout compté au roy la
matière que avoit esté entre sa mère et eulx, il leur
dit qu’ilz s’allassent coucher, et que demain au bon
matin il y auroit pensé, et leur en ferait responce,
par quoy les barons prindrent congié de luy et s’en
25 allèrent en leurs chambres. Et quant ilz s’en furent
allez, le roy cuydoit dormir, mais il ne pouvoit, si
veilla toute la nuyt en pensant a la beaulté qu’ilz
luy avoient dit qui estoit en la fille, car elle luy estoit
2 L bel — 7 L que en effect mieulx — 11 L noble roy
— 12 L Si trouvèrent le roy couch6, lequel incontinent
— 13 L estaient arr. — 15 L qui — 17 L le duc de B. —
.. # • '•iS L tout de nuyt— 21 L qui — estee — 22 L s’allassent
;.’ : • ’repouser — bon manque
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JEHAN DE PARIS
23
ja entree au cueur, mais il doubtoit fort le reffuz,
pource que le roy d’Angleterre l’avoit ja fiancee.
Et deslibera en soy une moult estrange façon de faire,
laquelle il délibéra en son entendement de faire et
5 acomplir, et la mena a fin le plus sagement que
oncques fit personne.
Quant vint au matin, le roy se leva, qui n’avoit
pas oublié la besongne, si dit a ses barons : « Je veulx
aller par devers ma * mere la royne, si secrètement
10 que ne soye apparceu. Allez vous en devant, et me
faictes assembler tous les principaulx de mon conseil
en quelque lieu que n'en soit mot sonné. » Tantost
partirent de Vincennes et vindrent a Paris, car
f» 13 v° guieres n’estoit loing, et || vindrent devers la royne
15 luy dire ce qu’ilz avoient besongné, et comment le
roy venoit dissimulé, car il ne vouloit estre congneu
des Anglois, congnoissant que le roy y avoit une
singulière affection en la besongne. Si vint vers sa
mere, que incontinant qu'elle le vit, luy fit une mer-
20 veilleuse chere. Si fit dès l'heure assembler les prin¬
cipaulx de sa baronnie et de son conseil, et quant
il y fut, commença a parler en ceste manière :
Comment le roy de France vint dissimulé a
Paris pour peur qu'il ne fust congneu des An-
25 glois.
« Ma chere dame et mere, j’ay entendu ce que
m'avez mandé, et y ay assez pencé, et sçay bien que
vous ne mes parens que icy sont ne me vouldriez
conseillier chose que ne fust a mon honneur et prouf-
30 fit. Si la chose est telle comme l’on dit, je y voul-
3 L si de. — 5 L et il la — 15 L comme — 16 pource
qu'il — 17 L car il congnoissoit — 24 L a Paria manque
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24
JEHAN DE PARIS
droys bien entendre, car mieulx ne sçaurois trouver,
mais je y voy deux grans ostacles et empeschemens,
pour ce qu’elle est fiancee au roy d’Angleterre, qui y
va pour l’esposer, par quoy a l’aventure le roy
f° 16 d’Espaigne ne vouldra || pas rompre sa promesse,
et si ainsi estoit, ce nous seroit ung deshonneur et
reprouche perpétuel. L’aultre point si est que si
ledict roy d’Espaigne la nous octroyé, et puis quant
nous l’aurons veue, et elle ne nous est agréable,
io ce seroit une aultre grant villenye de luy avoir fait
perdre son premier mariage, et, comme vous sçavez,
c’est une chose que doit venir de franche voulenté,
car c’est une longue chance que mariage. Et pour
donner a ces deux pointz conclusion et fin, je me suis
15 pensé de m’en aller en Espaigne en habit dissimulé,
en la plus grant gorre et triumphe que sera possible,
et changeray mon nom, et feray aller mon armee
par quelque aultre lieu et mes chariotz, que tous les
jours sçauront de mes nouvelles. Et quant je seray
20 arrivé de par delà, selon que je verray la matière
d’espouser ou non, je le feray. Si vous prie que en ce
vueillez adviser et en dire voz oppinions, car je ne
suis point arresté a mon oppinion que je ne vueille
bien faire et user par vostre bon conseil. »
25 Quant la royne ouyt ainsi si sagement parler son
f° 16 v° filz, elle en fut moult joyeuse, si furent tous ceulx || du
conseil. Adonc la royne va dire en ceste manière :
« Mon tresaymé filz, il me semble que avez merveil¬
leusement et sagement prins vostre voulenté et
30 intention de vous en aller en la manière que avez
devisee, car principallement nul mariage ne se doit
faire si les parties ne s'i consentent et qu’elles y
viennent par bonne et vraye amour, aultrement il
1 L scauroie — 4 L pour quoy — 6 L reprouche et
deshonneur — 12 L qui — 16 L qu’il sera — 28 L vous
avez — 30 L que vous avez
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JEHAN DE PARIS
25
15
f° 17
en vient de grans inconveniens. Pource je suis de
vostre oppinion, pourveu toutesfoiz que au plus hault
estât que faire ce pourra vous y alliez, si cas d’aven¬
ture advenoit que le mariage se fist, car monseigneur
vostre pere en vint en grant triumphe et honneur,
par quoy ne fault pas amoindrir vostre estât, car il
est besoing que y soyez fort et en grant triumphe
pour tousjours honnorer et faire craindre vostre
royaulme. » Pour abréger, tous furent de celle
oppinion. Et quant tout fut conclu, l’on ordonna que
le roy ne verroit point le roy d’Angleterre, si non
secrètement affin que ne fut de luy congneu, et fut
ordonné que tous les draps d’or et de soye, les plus
beaulx bagues, chaines, coliers et aultres choses
servans a la matière, seraient retenuz et prins pour
porter en || Espaigne, et que on en laisserait une partie
pour ayder a fournir le roy d'Angleterre, et que la
royne l'entretiendrait sept ou huit jours jusques le
ray de France seroit prest de partir. La royne fit
ouvrir tous les trésors du feu roy son mary, qui.
estoient merveilleusement grans, car jamais n’avoit
heu guerre que en Espaigne, par quoy il s’i trouva
grant habundance de riches joyaulx, lesquelz le roy
print pour porter avecques luy. Le duc d’Orléans-
eut en charge de faire la diligence de l'apprest
de ce qui estoit necessaire. Si print cent des plus,
beaulx barons de cheux le roy qui estoient de son
eage, et cent jeunes pages que merveilleusement
estoient beaux, car ilz avoient les cheveux aussi
jaulnes que fin or. Si les fit le duc d’Orléans habiller
de livrée comme il luy sembla pour le mieulx.
Le roy retourna a Vincennes, et dit audict duc
d’Orléans qu'il fist la plus grant diligence que faire
1 L vient beaucop de inc. — 3 L allez, si le cas — 9 L ceste-
12 L qu'il — 26 L cent les — 28 L pages, lesquelz estoient
merveilleusement beaux — 33 L grande
I
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JEHAN DE PARIS
s6
■ce 'pourrait, et que incontinent que les pages et
barons seroient prestz, que les luy amenast a Vin¬
cennes, et ce pendant ledict duc d’Orléans et de Bour-
■f«i7 v^ bon, qui eurent ladicte charge, || firent apprester
5 deux mille hommes d’armes des plus grans du
royaulme, et quatre mille archiers avec les costilliers
et pages pour conduire et garder le grant nombre
des coffres et bautz qu’il menoit. Car dedans iceulx
furent mis habillemens, draps d’or et de soye, bagues
10 et aultres richesses innumerables, et fit mener avecq
lesdictz sommiers, chariotz, costuriers et brodeurs
qu’ilz ne faisoient aultre chose que faire habillemens
de diverses maniérés. La royne entretint le roy
d’Angleterre au mieulx qu’elle peut, et le plus hon-
15 norablement que faire ce pou voit, en actendant
que son filz fut prest. Et ce pendant ledict roy fai-
•soit chercher draps d’or et de soye, et aultres bagues
pour eulx fomir, lesquelz en trouvèrent bien peu,
car le roy de France avoit prins tout le meilleur
20 et le plus beau, dont les Anglois estoient fort esbays
comme en une telle ville que Paris y avoit si peu de
draps de 9oye ; toutesfoiz leur fut force de prendre
en gré ce qu’ilz trouvèrent. Ce pendant le roy de
France fut prest pour partir, et s’en allèrent secre-
25 tement par bandes, les ungs par ung lieu, les aultres
f° 18 par ung aultre, tellement que le roy d’Angleterre || ne
ses gens ne s’en apparceurent point.
Comment les cent chevaliers et les cent pages tous
montez et habillez de mesmes arrivèrent devers
30 le roy de France a Vincennes.
Les cent barons et les cent pages en belle ordon¬
nance vindrent devers le roy a Vincennes, habillez
2 L qu’il— 3 L le duc — 8 L qui — 12 L qui —18 L trou-
voient — 21 1 . y manque — 24 L alloient
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JEHAN DE PARIS
2 7
si' mignonnement que c’estoit merveilles et belle
chose a veoir ; tous estoient vestuz de velours noir
brodé tout a l’entour de fin or, et les pourpoins
de fin satin cramoisi. Hz estoient merveilleusement
5 beaux et blondes, et bien en point, mais sur tous
estoit le roy le plus beau et le plus parfaict, car bel
et grant homme estoit. Si deffendit incontinant a
ses gens qu’ilz ne dissent a personne qu’il estoit,
si non qu’il avoit nom Jehan de Paris, et qu’il estoit
io filz d’ung riche bourgeois dudict lieu qui luy avoit
laissé moult grande richesse et grans biens après son
decex. Quant il sceut que le roy d’Angleterre vouloit
partir demain de Paris, il part et tire son chemin par
f° 18 v® la Beausse, car il sa voit bien que || ledict roy vouloit
15 tirer a Orléans et de la a Bourdeaux, et pource il
s’en alla devant jusques vers Estampes. Et quant
il fut adverti que le roy d’Angleterre venoit, il partit
d’Estempes, et se mit a chevaucher la Beausse tout
bellement, pour contreactendre le roy d’Angleterre.
20 Ce fut ung mardi, après que le roy Jehan de Paris
ce faisoit nommer, et chevauchoit bellement a tout
deux cens chevaulx grisons et gens telz comme avez
ouy compter cy devant, et son ost estoit allé par
aultre chemin, affin que le roy d’Angleterre ne les
25 apparceust, et conduisoient les chariotz et richesses
de Jehan de Paris, et avoient tous les jours nouvelles
les ungs des aultres. Le roy anglois ce partit iceluy
jour d’Estempes et chevauchoit moult fort ; si luy
dirent ses gens que devant eulx avoit une compai-
30 gnie de gens moult bien acoustrez, « il seroit bon
envoyer veoir que c’est. »
S
2 L car ils estoient tous vestus — 14 L le roy anglois
— 20 L roy qui — 21 L et manque — 22 L les deux —
22 L vous aver — 25 L qui conduisoit — 27 L celuy j. —
30 L moult belle et bien acoustree
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JEHAN DE PARIS
Comment le roy d’Angleterre envoya l’un g de ses
heraulx pour les veoir et savoir que c’estoit et
comment il demanda le chef de la compaignie .
i " 19
5
10
|| Alors le roy d'Angleterre commanda a l’ung de ses
barons qu'il allast quérir ung herault. Si fut inconti-
nant venu, et alors le roy luy dit et chargea que il
allast veoir celle belle compaignie et qu’il s’enque-
rist et demandait qui estoit le seigneur d’eulx,
et qu'il le saluast de par luy. Incontinant le herault
partit et picque son cheval des espérons et fit tant
qu’il arriva près d’eulx, et regarda comme ilz chevau-
choient en belle ordonnance et tous les chevaulx
pareilz. Il ne sceut que faire, car ilz luy sembloient
estre tous anges descendus des cieulx, ny oncques
en sa vie n’avoit veu si belle compaignie. Si print
courage, et se mit en la garde de Dieu, et vint jusques
au plus près des derniers, tout paoureux et tremblant
et dit : « Dieu vous gard, messeigneurs. Vueillez;
sçavoir que le roy d’Angleterre mon maistre, que vient
icy après moy, m’a envoyé vers vous pour savoir
qui estoit le cappitaine et seigneur de si belle com¬
paignie. »
« Amy », dit l'ung d’eulx, « elle est a Jehan de
Paris nostre maistre. »
25 « Et est il icy ? »
« Ouy », respondirent les François, « il chevauche
bien loing devant. »
i° 1 jv° «Et vous semble », dit il, «que || je puisse parler
a luy, et quel cheval il chevauche ? »
2 L les manqu» — 5 L lequel f. — 6 L et alors manque
— 14 L du ciel, car en sa — 17 L deniers ~ 28 L semble y
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JEHAN DE PARIS 29
« Vous pourrez bien parler a luy, mais que vous
vous hastez ung peu de chevaucher. »
a Et comment le congnoistré je ? »
« Vous le congnoistrez par ce qu’il est habillé
5 comme les aultres, mais il porte une petite verge
blanche en sa main. »
Si dit le herault, « Grant mercy. » Adonc chevauche
le herault parmy la presse, voyant si grant triumphe
qu’il en estoit quasi en reverie. Si chevaucha tant
10 qu’il vit celuy qu’il demandoit ; si vint a luy et le
salua en disant : « Treshault et puissant, je ne sçay
voz tiltres par quoy vous puisse honorer, si me aurez
pour excusé. Plaise vous sçavoir, mon tresredoubté
seigneur, que le roy d’Angleterre, mon maistre,
j5 m’a icy envoyé par devers vostre seigneurie, sçavoir
quelz gens vous estez, car il est icy bien près, et de¬
sire fort estre en vostre compaignie. »
« Mon amy, vous luy pourrez dire que je me re¬
commande a sa bonne grâce, et que s’il chevauche
20 ung peu legierement, nous pourra actaindre, car nous
ne chevauchons pas trop fort. »
« Et que lui diray je qui vous estes » ?
« Mon amy, dictes luy que Jehan de Paris suis
appellé. »
20 Le herault ne l’oza || plus interroguer, doubtant
luy desplaire. Si s’en retourna vers son seigneur tout
esmerveillé de ce qu'il avoit veu. Si chevaucha
si fort qu’il vint devers le roy, et quant fut a luy,
luy compta les triumphes et merveilles qu’il avoit
30 veues et ouyes, et luy dit qu'ilz estoient environ
deux cens chevaulx tous d'une livrée, et estoient les
chevaulx tous d’ung poil, et y avoit cent hommes
4 L Vous le pourrez congnoistré, et si est — 10 L celuy
que l’on luy avoit dit ; lors vint — n salua moult honno-
rablement —11 en disant manque —14 L et honnoré seig. —
28 L moult fort jusques il fut venu — 28 il fut
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30
JEHAN DE PARIS
et cent pages, tous d’ung mesmes habit et de mesure
d’eage, les plus belles gens que jamais il avoit veuz.
« Si croyrois je plus tost que ce fussent esperitz
que corps mortelz. Toutesfoiz, suis venu a eulx et ay
5 tant fait que j’ay parlé a leur maistre, lequel j’ay
salué de par vous, et m’a dit qu'il estoit nommé-.
Jehan de Paris, car plus avant ne l’ay ozé interroguer,
et si n'y a différence entre eulx et luy, si non qu’il
porte ung baston blanc en sa main, et est merveilleux
io sement bel par sus tous les aultres, et ne chevauche
pas fort que tost ne l'ayez aconceu. »
Comment le roy d'Angleterre commanda a ces
barons qu’üz chevauchassent quant il sceut les
nouvelles de Jehan de Paris.
i° 20 v° || « Or chevauchons », dit le roy d’Angleterre, et
alors dit au plus principaulx de ses barons qu'ilz
chevauchassent au près de luy en belle ordonnance.
Si chevauchèrent tant qu'ilz vindrent joindre jusques
aux derniers. Et quant ü les vit, il en fut moult esmer-
20 veillé ; toutesfoiz les salua moult doulcement, et ilz
luy rendirent son salut. « Messeigneurs », dit le roy
anglois, « je vous prie que me vueiÜez monstrer Jehan
de Paris, pource que l’on m’a dit qu’il est seigneur
de ceste belle compaignie. »
25 « Sire », dirent ceulx, « nous sommes ses serviteurs ;
si le trouverez ung peu plus avant, ou il porte ung
baston blanc en sa main et chevauche devant pour
l'amour de la pouldriere. »
« Je vois parler a luy. »
3 L croyroye plus — 6 L est — 8 L n'a — 13 L chevau¬
chassent fort — 15-16 L et adonc commenda a «es prin¬
cipaulx barons —17 L emprès luy en bonne ord. —19 L der¬
rière — 20 L il les salua doulcement — 24 L belle manque
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JEHAN DE PARIS
3 *
a En bonne heure », dirent ilz.
Tant chevaucha le roy, regardant de ça et de la,
qu’il vint jusques a Jehan de Paris, lequel il salua
moult doulcement en disant :
5 Comment le roy d'Angleterre arriva au près do
Jehan de Paris, en le saluant moult doulce¬
ment, et Jehan de Paris, le roy.
f° 21
ÏO
15
20
25
30
|| «Dieu doint honneur et joye a Jehan de Paris,
et a sa belle compaignie. Ne vous desplaise, car
je ne sçay le tiltre de vostre principalle seigneurie. »
a Sire », dit Jehan de Paris, « vous le sçavez bien,
car c’est mon droit tiltre que Jehan de Paris. Vous
soyez le tresbien venu, et s’il vous plaist me direz
le vostre. »
« Voulentiers », dit le roy, « je suis le roy des An-
glois appellé. »
« En bonne heure », dit Jehan de Paris, « et ou. allez
vous en ces marches ? »
« Certes », dit le roy, « je m’en vois marier en Es-
paigne a la fille du roy du pays. »
« En bonne heure, par Sainct Piquault », dit Jehan
de Paris.
« Et vous », dit le roy, « en quel pays allez vous ? »
« Certes », dit Jehan de Paris, « je m’en vois passer
le temps par les pays, car je me esmaye a Paris r
et pource ay desliberé d’aller jusques a Bourdeaulx
et ailleurs, si le courage le me conseille. »
« Or me dictes, beau sire », dit le roy, « s’il est vostre
plaisir, de quel estât estez vous qui telle compaignie
menez, car c'est la plus belle que je vis oncques. »
5-7 ce titre manque en L et C. — 9 Z. et a sa belle com¬
paignie manque — 15 L dit le roy .anglois— 25 L esmayoifc
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32
JEHAN DE PARIS
« Certes », respondit il, « je suis filz d’ung moult
riche bourgeois de Paris que trespassa il y a long-
-i° ai v* temps, et me laissa moult de biens. Si || m’en vois
en despendre une partie et puis j'en amasseray de
5 l’aultre. »
« Comment amasser », dit le roy, « et menez vous
tout ce train a voz despens ? »
« Ouy certes, et est bien peu de chose quant a moy,
veu ce que mon pere m’a laissé. »
:io « Par ma foy », dit le roy, « vous en serez bien
tost a bout, car il n’y a roy sus la terre que n’en
fust bien las et chargé de entretenir ung si bel
estât. »
« Certes », dit Jehan de Paris, « il ne vous en fault
T15 ja soucier, car j'en ay bien plus ailleurs. Or chevau¬
chons plus fort, car il nous fault aller anuyt coucher
près d'Orléans. » Si s’en vont chevauchant plus fort
que n’avoient acostumé. Et le roy disoit par fois a ses
gens : « Cest homme est bien fol de ainsi allant des-
.20 pendant le sien par le pays a si grant triumphe et
honneur, et, fut il roy ou empereur, il a ung beau
train. »
« Sire », dirent ses gens, « il a moult belle conte¬
nance, et ce il ne fust bien saige, il n’eust sceu assem-
25 bler, pour argent qu’il aye, une telle compaignie. »
« Bien est vray », dit le roy, « je ne sçay que y pen-
cer, mais ce m’est une chose moult impossible a
croire que le filz d’ung bourgeois de Paris puisse
t° 22 maintenir || tel estât. » Puis picquoit et venoit parler a
. 30 Jehan de Paris, qui ne tenoit compte de luy que bien
a point et en bonne forme. Si tenoit une moult belle
gravité et avec ce belle contenance. Quant ilz furent
2 L qui — 4 L et se je puis — 10 L En bonne foy —
:ii L qui — 15-16Z. mais chev. — 18 L qu’ilz — 21-22 L
il a ung beau train manque — 25 L qu’il aye manque —
26 L tant que je — 32 L une moult belle contenance
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JEHAN DE PARIS
33
près d’ung lieu nommé Artenay, Jehan de Paris va
dire au roy d’Angleterre, qui moult fort le regardoit :
a Sire, s’il est de vostre plaisir, vous vous en viendrez
soupper avecques moy et ferons bonne chere. »
5 « Grant mercy », dit le roy, « mon amy, mais je
vous prie que viengnez avecques moy, et deviserons
des choses que avons veues. »
« Non feray », respondit Jehan de Paris, «je ne
laisseroye pour riens mes gens. » Et en parlant de
io beaucop de choses, chevauchèrent tant qu’ilz vin-
drent audit lieu pour loger, la ou il trouva ses four¬
riers qui avoient acoustré les logis le plus sumptueu-
sement que l’on pourroit deviser, car les cuysiniers
et maistres d'hostelz alloient tousjours devant
15 a celle fin que tout fut prest quant il seroit arrivé,
ce que le roy d’Angleterre ne faisoit pas, pour ce luy
failloit prendre en gré ce qu’il trouvoit par les hos-
telleries, qui souvent estoient mal acostrees. Quant
fo 22 v ® ilz furent arrivez au près de la ville || chascun s’en
20 alla en son logis avec leur compaignie.
Comment le roy d’Angleterre s’en alla en son logis
et comment Jehan de Paris luy envoya de ses
biens au soupper.
*5
30
Quant Jehan de Paris fut entré en son logis, il fut
moult joyeulx pource qu'il estoit bien acoustré
et le soupper prest, auquel avoit grant quantité de
venaison et voullataille de toutes sortes, car il y
avoit gens qui ne faisoient aultres choses que d’aller
a travers pays pour trouver et achepter ce que leur
estoit necessaire, par quoy riens ne leur failloit.
Les gens du roy d’Angleterre firent tuer beufz et
3 L cy c’est vostre — 25 L car il — 27 L voullataillea
29 L qui
3
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34
JEHAN DE PARIS
montons, et de vieille poulaille qu’ilz trouvoient ;
vous povez pencer si elle estoit fort tendre. Quant
il fut temps de soupper, Jehan de Paris fit porter
au roy d’Angleterre, en grans platz d’or, de viande
5 de toutes sortes et vin a grant foison, dont le roy
et tous les Anglois furent pliis esbays que devant.
Toutesfoiz il les mercia, et se assit au soupper, tandis
que la viande estoit chaulde, car son soupper n’estoit
f° 23 pasprest, et si n’y avoit pas grant || chose que atten-
10 due deust estre. Grant parlement estoit entre ses gens
et le roy de Jehan de Paris ; les ungs disoient :
« Il est bien fol de ainsi legierement despendre ung
si grant trésor, lequel est impossible qu’il luy puisse
longuement durer. » Les aultres disoient : « Par
15 Dieu, si a il une moult belle contenance et ressemble
bien estre sage homme. » — « Certes », dit l’aultre, « je
m’esmerveille de la grant hausterité qu'il tient,
car il ne tient compte du roy nem plus que de son
pareil. »
20 « Mais ou a il si tost trouvé telle provision »,
dit le roy, « comme il nous a envoyé, ne quelle vaixelle
a il ? Vrayement c’est une choze bien dure a croire
a qui ne le verroit, toutesfoiz c'est ung beau passe-
temps que d’estre en sa compaignie. Plust a Dieu
25 qu'il voulsist tirer nostre chemin. »
« Certes, sire », dit ung Anglois, « si fait il jusques
a Bourdeaulx, comme il dit. »
« J’en suis moult joyeulx », dit le roy. « Nous n'avons
riens que luy envoyer, mais je veulx que vous soyez
30 qui l'irez remercier des biens qu'il nous a envoyez,
et luy dire s'il veult venir coucher en nostre logis,
1 L N vieilles poulailles — 1 L qui — 2 L C si la chair
estoit tendre — S si elles estoyent — 4 L viandes — 9-10
N L attendre— S C omettent la phrase et si... estre —
21 L comment — et quelle — 29-30 L que vous soyez celuy
qui le yra mercier — 31 L direz
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JEHAN DE PARIS ' 35
cai je croy que nous avons le meilleur quartier,
et si verrez son estât et façon de faire. »
23 v° « Voulentiers, || sire, y irons et vous en sçaurons
a dire quelque chose, s'il leur plaist nous laisser entrer,
5 et Jehan de Paris de par vous saluerons et sa noble
compaignie. »
Comment le roy d’Angleterre envoya six de ses
barons devers Jehan de Paris luy remercier les
biens qu’il luy avoit envoyez, et pour luy dire
jo qu’il vint coucher avec le roy.
Les barons du roy d’Angleterre s'en allèrent au
quartier de Jehan de Paris, qu'ilz trouvèrent tout
fossoyé et barré de taudis, et gardes armez a la porte.
Si furent tous esmerveillez, et demandèrent ausdicts
15 gardes a qui ilz estoient. Et ilz leur respondirent :
« Nous sommes a Jehan de Paris. Et vous, a qui estes
vous ? »
«Messeigneurs, nous sommes», dirent les Anglois,
« au roy d'Angleterre que nous envoyé devers Jehan
20 de Paris luy remercier les biens qu’il a envoyez
a nostre maistre ; s’il vous plaist, nous ferez parler
a luy. »
« Voulentiers », dirent ilz, « car il nous a commandé
que aux Anglois ne soit riens refusé, pource qu’ilz
25 sont venus en sa compaignie. » Les barons entrèrent
tous esmerveillez de ce qu'ilz veoient, et quant ilz
f° 24 furent devant le logis || de Jehan de Paris ilz trouvè¬
rent aultres gardes que la porte gardoient, ausquelz
ilz firent reverence, et leur dirent la cause de leur
30 venue. Et lors le cappitaine de celle garde alla savoir
9 L qui — 14 L puis dem. — 18 L dirent ilz — 21 L vous
plaist il nous faire — 23 L ouy voul. — 28 L qui
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JEHAN DE PARIS
si pn les laisseroit entrer, lequel fut incontinant
revenu, et dit aux Anglois : « Messeigneurs, nostre
maistre est a table, mais ce non obstant, il veult
bien que vous entrez. Or vous en venez après moy. »
5 Adonc se mit devant, et les barons après. Et quant
il entra en la salle ou Jehan de Paris estoit, il se
gecta a genoulz; aussi firent les Anglois quant ilz
virent ung tel estât, et que Jehan de Paris estoit
a table tout seul, et ses gens au tour de luy en si
io belle sillence, et ceulx a qui il parloit mectoient
tousjours le genoil a terre. La salle estoit toute tendue
de moult riche tapisserie, et le ciel et le pavement
aussi tout tendu. Jehan de Paris bienveigna les An¬
glois, et leur fit grant chiere, et en souppant devisa
15 longuement avec eulx. Et quant il eut souppé et
grâces furent dictes, instrumentz de toutes sortes
commancerent a sonner en grant mélodie. L'ori
mena soupper les Anglois avec les barons de France ;
si furent moult haultement servis, et tout de viande
f° 24 v<> chaulde, si s’en esmerveilloient grandement || de
la grant largesse de biens qui y estoit, et de la grant
quantité de vexelle d’or et d’argent qui y estoit.
Après soupper les Anglois prindrent congié, et s’en
retournèrent au roy, auquel ilz contèrent tout au long
25 ce que a voient veu, dont il fut de plus en plus esbay.
Si ne sçavoit que dire, maisque point ne le laisseroit
tant que leur chemin il vouldroit tenir.
Quant vint au matin, Jehan de Paris alla a l’esglise,
ou on luy avoit fait tendre ung moult riche et beau
30 pavillon. Puis fut commancée la messe a beaux
chantres qu’il menoit avecques luy. Il y eut des An¬
glois qui l’alerent bien tost racompter au roy, lequel
3 L ce manque — 5 L Cy se — 7 L et aussi — 10 L moult
belle — 13 t. t. aussi — 19 L que furent haul. — 20 L
moult gr. — 21-22 L grant quantité de manque — 22 L qu’ilz
veoient. Après... — 27 L tant comme — 29 L beau et r.
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JEHAN DE PARIS
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s'en vint le plus hastivement qu’il peut a 1 esglise.
Jehan de Paris luy manda qu'il vint en son pavillon,
si l’alerent quérir et luy dirent : a Sire, Jehan de
Paris vous prie que veniez en son pavillon, si serez
5 mieulx a vostre aize. » Le roy leur dit : « Voulentiers
je iray. » Et quant le roy entra dedans le pavillon,
il salua Jehan de Paris, lequel luÿ rendit son salut,
et luy fit plasse auprès luy, et faisoit moult beau
veoir ledict pavillon par dedans et les beaux car-
f° 25 reaulx et oreüliers qui y estoient. Aussi faisoit |J beau
veoir les omemens de sa chappelle, qui estoient
moult fort beaux et riches. Quant la messe fut
dicte, chascun print congié, et s’en vindrent en leurs
logis pour des jeûner. Jehan de Paris envoya au roy
15 d’Angleterre de viande toute chaulde comme il avoit
fait le soir. Puis montèrent a cheval et chevau¬
chèrent en la maniéré que avez ouy jusques a Bour-
deaux. Et tousjours Jehan de Paris avoit ses logis
faitz et aoumez, et fournis de vivres a planté, et a
20 chascun repas il en envoyoit au roy d'Angleterre,
que moult c'esmerveilloit dont icelle viande pou-
voit venir, et en cy petites bourgades comme ilz
logeoient aulcuns soirs.
Comme le roy et Jehan de Paris chevauchoient
25 ensemble et devisoient de leur chemin.
%
Vng jour comme ilz chevauchoient par delà Bour-
deaux, le roy anglois demanda a Jehan de Paris se
il yroit jusques a Bayonne. Et Jehan de Paris luy
respondit que ouy. « Plut a Dieu », dit le roy, « que
8 L auprès de — 8-9 L il faisoit fort beau — 11 N qui
manque — L S C qui estoient moult fort beaux et riches
manque — 17 L ouye —■ 18 L que tou. — 21 L celle —
23 L log. aulcunesfoiz — 24 L roy d’Angleterre — che¬
vauchèrent
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I
38 JEHAN DE PARIS
f*25v*vostre voyage s’adressât de || venir jusques en
Espaigne, car j’en seroye moult joyeulx. »
« Certes », dit lors Jehan de Paris, « a l'aventure si
fera il, car si le vouloir m’en prent, je l'acompliray,
5 s'il plaist a Dieu ; a aultre chose ne suis je subgect
après Dieu, si non a mon vouloir, car pour homme
qui vive je ne feroys que a ma voulenté. »
« C’est grant chose », dit le roy, a que ce vous vivez
longuement en ce monde il vous fauldra changer
io propoz, ou vous pourrez bien savoir que veult dire
soufferte. »
« Certes », dit Jehan de Paris, « de ce n’ay je garde,
car la Dieu mercy, j ’ay des biens assez, plus que n'en
pourray en tout mon vivant gaster a tenir l'ordre
15 que je tiens et l’estât que je maine. »
Le roy regarda ses gens en disant a soy mesmes
que cest homme n’avoit pas bon sens naturel, et
estoit tout esbay tant qu’il ne savoit que y pencer.
Mais tant y a voit que Jehan de Paris tenoit le roy
20 le plus aize que oncques en son vivant eut esté.
Ung jour comme ilz chevauchoient entre Eibe Faviere
et Bayonne, il se mit tresfort a plouvoir.
f» 26 Comme Jehan de Paris et ses gens voyant la || pluye
venir, vestirent leurs manteaux et chapperons
25 gorge.
Quant Jehan de Paris et ses gens virent que la
pluye venoit a force, ilz prirent leurs manteaux et
chapperons a gorge, et vindrent jusques auprès du
roy d’Angleterre que commença a les regarder en
30 tel estât qu’ilz n'avoient garde de la pluye, et alors
2 L je — 5 L si — 7 L feray — 8-9 L vivez en ce monde
long. — 10 4 b. sentir —18 L esb. et ne — 21 L Cibe
Favyere — 23 L Comment — 29 L qui — 30 L qui —r
et alors manque
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JEHAN DE PARI^
39
le toy luy dit : « Jehan de Paris, mon amy, vous et
voz gens avez trouvez bons habillemens contre la
pluye et le maulvais temps. » Car luy ne ses gens
n’avoient nulz manteaulx, .pource que au temps
5 d’alors, n’en usoient point en Engleterre, et aussi ne
sçavoient pas la maniéré de les faire. Et si portoient
les Anglois leurs bonnes robbes qu’ilz avoient fait
faire pour les nopces, car en leur pays n’estoit point
nouvelles de porter malles ne mener bautz, par quoy
io vous povez pencer en quel point povoient estre leurs
robbes. Les unes estoient longues, les aultres courtes,
les aultres fourreez de martres, de renards et de plu¬
sieurs aultres fourrures qui c’estoient retraictes pour
l’amour de l'eaue, et le lendemain eussiez veu le
f® 26 v® drap que floctoit || sur lesdictes forrures qui estoient
gastees et retraictes. Lors respondit Jehan de Paris
au roy en ceste manière :
« Sire, vous qui estes roy d’Angleterre, et grant
seigneur, deussiez faire porter a voz gens maisons
20 pour eulx couvrir en temps de pluye. » Le roy d'An¬
gleterre pour ces parolles ce print moult fort a rire
et luy va respondre :
« Par Dieu, mon amy, il fauldroit avoir des holif-
fans grant planté a porter tant de maisons. » Puis se
25 retira vers ses barons en disant et riant :
« N’avez vous pas bien ouy se que ce gallant a dit ?
Ce monstre il pas bien que c'est ung follastre ? Il luy
est advys, pour le grant trésor qu'il a, lequel il n’a
pas acquis, que riens ne luy est impossible. »
30 « Sire, » dirent les barons anglois, « c’est ung beau
passe temps que d'estre auprès de luy, si ne vous en
debvez ennuyer, mesmement car il vous fait beau¬
coup de plaisirs, et si en passez plus legierement
4 L car au t. — 13 L q. estoient toutes retraictes
15 L qui — 16 L et retraictes manque — 25 L et en r.
27 L ne monstre
i
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40
JEHAN DE PARIS
5
f° 27
10
15
20
le païs. Que plust a Dieu qu’il voulsist aller avecq
vous aux nopces, car tout vostre estât en seroit hon-
noré, mais que il se voulsist allouer a vous, en luy
donnant une bonne somme d’argent. »
« Je le vouldroys bien », dit le roy, « mais se il ne
se disoit || a nous, ce nous seroit une grande mespri-
son, car peu priseroient les dames noz estatz contre
le sien. »
« Par Dieu », dirent les barons, « sire, vous dictes
vray. » Si laissèrent du tout le parlement les Anglois,
car la pluye les chargoit tant qu’il n’y avoit celuy
a qui le logis ne luy tardist. Quant ilz furent en la
ville, chascun s’en alla logier au logis qui luy estoit
appareillé. Si envoya Jehan de Paris au roy d’An¬
gleterre de ses biens.
Le lendemain au matin partirent et vindrent logier
a Bayonne. Et le lendemain matin se partirent du-
dict Bayonne, et se mirent aux champs, et en chevau¬
chant, trouvèrent une petite riviere qui estoit moult
maulvaise, car il s’i noya plusieurs Anglois, comme
vous orrez.
Comment en passant une petite riviere, beaucop
des Anglois se noyèrent, et comme Jehan de
Paris et ses gens passèrent ardyment.
25 Quant ilz furent arrivez auprès de la riviere, le
roy d’Angleterre et ses gens qui estoient devant,
f° 27 v° se mirent a passer la |] riviere a gué, ou il y en eut
de trois a quatre vingts de noyez qui estoient mal
1 L le temps. Pleust a — 4 L d’argent manque —
7 L noetre estât — 10 L laiss. a tant — 12 L tardast —
14 L envoioyt — tousjours au — 17-18 L Baionne. Puis
partirent de Baionne et — 20 L ou il se — 23 L des gens
du roy d'Angleterre — comment — 28 L et y en eut de
soixante
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JEHAN DE PARIS
4 r
montez, dont ledict roy fut moult desplaisant. ^
Jehan de Paris, qui venoit après tout bellement, qui
ne s’esmayoit guieres de celle riviere pource que lujr
et sa compaignie estoient bien montez, commancerent
5 a passer les ungs après les aultres, en telle fasson
et maniéré que tous passèrent, par la voulenté et.
grâce de Dieu sans nul péril ne danger, car la riviere
estait devenue grosse et avoit abbatu le pont qui y
estoit, par quoyil y avoit grant dangier, mais Dieu a
io celle foiz garda Jehan de Paris et ses gens d'estre noyez.
Le roy d'Angleterre estoit au bourt de la riviere,.
lamantant et plourant ses gens qu’il avoit pardus,
et regardoit comme Jehan de Paris et ses gens pas-
soient, dont estoit fort esmerveillé de ce que per-
15 sonne des gens de Jehan de Paris ne demouroient
en la riviere. Et quant ilz furent dehors oultre, le
roy commensa a dire a Jehan de Paris :
« Mon doulz amy, vous avez heu meilleur adven-
ture en ceste riviere que moy, qui y ay pardu plu-
f° 28 sieurs de mes gens». Lors || Jehan de Paris se print
a soubzrire et luy dit :
« Je m'esmerveille de vous qui estes si puissant
et riche, que vous ne faictes porter ung pont pour
passer voz gens, car quant il vient aux rivières pas-
25 ser, il leur seroit bien necessaire. » Le roy se print
a rire, nonobstant sa perte, et dit : « Par Dieu, vous
me baillez de bonnes raisons. Or sus, chevauchons,
car je suis fort moillé, et vouldroys estre au logis. »
Si luy dit Jehan de Paris comme celuy qui faignoit ne
30 l’avoir point entendu :
3 L se esbayssoit — 4 L arrivèrent a la riviere et com. —
7 L sans nul péril ne danger tnanque — 11 L sus le b. —
12 L perdus — 13-14 J- de P. pass. lequel fut moult —
15 L demeura noyé — 16 dehors manque — 18 L meill. heur
et meil. — 19 JL perdu largement de — 23 L riche roy —
34 LS gens quant ce vient a ses r., car icy il leur eust esté
bien necessaire. — 28 L si vouldroie — 29 Lors luy
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JEHAN DE PARIS
« Sire, chassons ung peu par ces bois. »
« En bonne foy », dit le roy, « je n’ay talant de
railler a ceste heure. » Si chevauchèrent fort, tant que
chascun arriva en son logis, la ou les Anglois se plai-
■5 gnoient et lamentoient de leurs parens et amys qui;
c’estoient noyez en celle riviere ; toutesfoiz firent ilz la
meilleur chiere qui leur fut possible, car il leur failloit
aller aux nopces, qui fut une partie de oublier leur
melencolie et courroux, et séjournèrent la de deux
no a trois jours.
Quant vint ung aultre jour, ainsi qu’ilz estoient
aux champs, et que le roy d’Angleterre avoit oublié
partie de sa mélancolie, en chevauchant il demanda
a Jehan de Paris : ||
-f° 28 v» a Mon doulz amy, je vous prie, dictes nous icy en
passant temps par quelle occasion vous venez en ce
pays d’Espaigne. »
« Vrayement, sire, » dit Jehan de Paris, « je le vous
diray voulentiers. Je vous diz et assure pour vray
.20 qu'il y peult avoir environ quinze ans, que feu mon
pere, a qui Dieu face mercy, vint chasser en ce pays,
et quant il s’en partit, il tendit ung petit las a une
canne, et je me viens esbatre icy pour veoir si la canne
est prinse. »
25 « Par ma foy », dit le roy en riant, a vous estes ung
grant chasseur, que si loing venez cercher vostre
gibbier. Par Dieu, si elle estoit prinse, elle serait
pourrie et mangee des vers. »
k Vous ne sçavez », dit Jehan de Paris, « car les
30 cannes de ce pays ne semblent pas aux vostres, car
ceulx cy ce gardent moult longuement sans pour¬
rir. » De ceste res ponce rirent moult longuement les
3-4 L tant qu’ils arrivèrent chascun en leur logis—r 5 L amys
et parens — 6 ceste r. — 9 L la deux ou — 11 L ce v.
— ainsi manque.
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JEHAN DE PARIS
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Anglois, pource qu’ilz n’entendoient pas a quelle fin
il le disoit, et disoient les aulcuns qu’il estoit demy
fol.
Quant ilz furent assez près de la cité de Burgues,
5 ou estoit le roy et la royne d’Espaigne, et en laquelle
ville les nopces se dévoient faire, le roy d’Angleterre
i° 2g va dire a Jehan de Paris en ceste maniéré : « Jehan ||
de Paris, mon bon amy, si vous voulez venir avecq
nous jusques a Burgues, et vous avouer pour moy,
io je vous donray de l’argent bien largement, et si
verrez une belle assemblée de dames et seigneurs. »
« Sire », dit Jehan de Paris, « d’y aller je ne sçay que
j'en feray, car ce sera selon le vouloir qu'il m’en pren¬
dra. Et quant de m'avouer a vous et a vostre subjec-
15 tion, cela ne vous fault impencer, car par Dieu, pour
vostre royaulme ne le feroye, ne de vostre argent
je n’en ay que faire, car j'en ay plus que vous. »
Quant le roy se ouyt ainsi refusé, il en fut moult
doulent, et eust bien voulu que Jehan de Paris fut
20 encore en France, doubtant que s’il alloit a Burgues,
son estât n’en seroit pas tant prisé contre le sien.
Si ne luy en oza plus parler, fors que il luy dit :
« Par vostre foy, y pencez vous point venir ? »
« Par mon serment », respondit Jehan de Paris,
25 « a l’aventure que je iray, a l’aventure que non,
selon que je trouveray en moy. » Atant en laissèrent
les parolles, mais le roy se pensa bien qu’il y vien-
droit, dont fort se esmayoit, mais aultre semblant
n’en oza faire.
30 Le soir logèrent comme ilz avoient acostumé.
Et quant ce vint l’endemain matin, Jehan de Pa-
f» 29 y® ris || dit au roy qu'il ne l’atendit point, car il ne
bougeroit d’illec de tout le jour. Et pource le roy
1 L pource manque — 2 L et aulcuns disoient q. — 4 L il
— 7 L roy va disant — 14 L mais quant est de moy
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JEHAN DE PARIS
s’en partit et estoit jour d’ung samedi, et les nopces.
dévoient estre le lundi ensuivant. Tant chevaucha
le roy que celuy jour arriva a Burgues, ou il fut receu
a grant triumphe et honneur.
5 Comment le roy d,' Angleterre arriva a Bargue*
ou il fut honnorablement receu.
Environ trois ou quatre heures de soir, arriva le
roy d’Angleterre a Burgues, ou il fut moult bien receu^
car il y avoit une moult belle assemblée. Car avecq
le roy d’Espaigne estoit le roy de Portugal, le roy et
la royne d’Arragon, et le roy de Navarre, et plusieurs-
princes et barons, dames et damoiselles sans nombre,,
qui tous firent grant honneur au roy d’Angleterre-
Mais quant la fille du roy d'Espaigne l’eut bien veu
et regardé, et qu’elle l’eut en soy bien considéré,,
elle n’en fut pas trop joyeuse, car saige fille estoit,.
si se pensa en elle que ce n’estoit pas ce que luy
failloit. Toutesfoiz la chose estoit si avancée que
aultre remede n’y || pouvoit mectre, pour l’honneur
de ses pere et mere garder. Si laisserons ung petit
d’eulx a parler, et retomerons a Jehan de Paris,
qui chevaucha tout le dimenche comme le roy
anglois jusques a deux lieues près de la ville, car
bien sçavoit le jour des nopces, et s’en vint logier
en une petite ville qui estoit a deux lieues de Bur¬
gues. Si envoya deux heraulx acompaignez de cinq
cens chevaucheurs, au roy d’Espaigne, luy demander
logis en la ville pour Jehan de Paris.
i L c'estoit — 2 L 1 . après ens. — 9 L car manque -
17 Z. ce qu'il — 20 L ung peu — 27 L chevaliers
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JEHAN DE PARIS
45
Comment les deux heraulx, quant üz furent au
près de la porte, laissèrent les cinq cens chevau-
cheurs qui estoient venuz avec eulx, et n’entra
en la ville que eulx et deux serviteurs qui estoient
5 habillez de mesmes.
Les deux heraulx estoient tous deux vestus d'ung
riche drap d’or, montez sur deux acquenees blanches,
tant richement arnechees que c’estoit une merveille
a les veoir. Quant ilz furent près de la cité ilz firent
30 demeurer leurs gens là, jusques ilz fussent retournez,
et ne menèrent que chascun ung page, qui estoient
i° 30 v° habillez d'ung fin velours violet, et les || amechemens
de leurs chevaulx de mesmes. Si s'en entrèrent en
la ville et vindrent vers le palais du roy, et deman-
35 derent a des gens qu’ilz trouvèrent a la porte se ilz
pourroient parler au roy. Et ilz leur demandèrent
a qui ilz estoient. « Nous sommes, » dirent ilz, « a Jehan
de Paris, que nous envoyé icy pour dire aulcunes
choses au roy de par luy. »
20 L’on l’alla dire au roy d'Espaigne, qui ja estoit
a table et toute la baronnie. Si fut dit au roy qu’il
estoit arrivé deux heraulx les mieulx en point qu'ilz
eussent oneques veuz, 0 que se disent estre serviteurs
d’ung nommé Jehan de Paris, qui les envoyé par
25 devers vous. Que vous plaist il, sire, qu’on leur
die ? »
Le roy leur dit : « Entretenez les, et les faictes bien
loger jusques nous aurons souppé et puis nous par¬
lerons a eulx. »
3-4 L n’entra en la ville que eulx et manque — 14-15 L
dirent a — 15 L qui — porte, qu’ilz vouloient parler —16 L
adonc leur — 21 L si fut dit au roy manque — 28 L loger
■et servir
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46
JEHAN DE PARIS
Comment le roy d'Angleterre, qui avoit ouy le
messager parler, commença a compter des faitz
de Jehan de Paris, dont il fut bien ris tout le
long du soupper.
5 Ce pendant le roy d’Angleterre, qui bien congneut
fo 3I que Jehan'de Paris vouloit || venir a la feste, com¬
mença a parler en ceste maniéré : « Mon trescher
seigneur, je vous prie que aux heraulx donnez bonne
responce, car vous verrez grans merveilles. Je cuyde
io bien savoir que leur maistre demande. »
«Et qui est ce Jehan de Paris? «dit le roy d’Arragon-
« Sire, » dit il, « c’est le filz d’ung bourgeois de Paris*
qui maine le plus beau et haultain train que oncques
homme mena, pour tant de gens qu’il maine. »
15 « Et combien en a il ? » Dit le roy d'Angleterre r
« De deux a trois cens chevaulx, les plus belles gens
et les mieulx acoustrez que vous veistes oncques*
a mon advys. »
« Par Dieu », ce dit le roy d'Arragon, « ce seroit
20 une merveilleuse chose se ung simple bourgeois de
Paris pouvoit maintenir ung tel estât si longuement
comme de venir jusques icy. »
« Comment, » ce dit le roy d’Angleterre, « de.la.
vexelle d'or et d’argent de quoy il est servy seulle-
25 ment, est assez bastante pour achepter ung royaulme..
Car je vous affie qu'il semble mieulx a ung songe
ou fantasie qu’a aultre chose. »
« Or, par Dieu, » dit la royne d’Arragon, « il le feroit
bon veoir ; si vous prions toutes que, quelque chose:
f® 31 v® qu’il doyve coster, que nous le || voyons. »
« Certes », dit le roy d’Angleterre, « il est plus fort
2 L le message parler — 22 L de manque
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JEHAN DE PARIS
47
20
f° 32
25
a contenter en fait d’honneur que vous vistes oncques.
Et si vous dy bien tant qu’il ne prise honneur royal
nem plus que le sien. Aultrement il est bien doulz,
courtois et bien fort communicatif. Mais certes,
bien vous diray plus, que il me semble bien, quelque
belle maniéré qu’il aye, il tient ung quartier de la
lime, car il dit des motz aucunesfoiz que n’ont ne
chef ne queue. Aultrement l’on le jugeroit pour
tressage homme. »
« Et qu’esse ce qu'il dit, beau filz ? » dit le roy
d'Espaigne.
« Par ma foy, » dit le roy d'Angleterre, « je le vous-
diray. Ung jour comme nous chevauchions ensemble,
il plouvoit tresfort. Luy et ses gens avoient prins
certains habillemens qu’ilz faisoient porter a leurs
chevaulx, qui moult bien les gardoient de la pluye.
Je luy dis qu’il estoit bien en point contre la pluye,.
et il me respondit que moy qui estois roy devois-
faire porter a mes gens maisons pour les garder-
de la pluye. » De ce mot tous ce prindrent a rire.
« Or, messeigneurs, » dit le roy de Portugal, « il ne'
se fault pas mocquer des gens en leur absence, et ne
croy point qu’il || ne soit ung sage homme, se il a
peu trouver la maniéré de conduire une telle compai-
gnie si loing ; ce n’est pas vray semblable que ce ne
soit sans grant sens ne entendement. » A ses parolles.
du roy de Portugal donnèrent grant foy les seigneurs
et dames, car moult sage estoit.
« Encores n’avez vous riens ouy, » dit le roy d’An¬
gleterre. « Je vous en diray deux, les plus nouvelles
que vous ouystes oncques. Ung jour a passer une
riviere, plusieurs de mes gens furent noyez pour l'eaue
5 L car il— 9 L sage— 12 L monseigneur, je — 15-16 L a
chev. — 16 L que — 17 L encontre — 18 L me dit — estoye
— 22 L ne fault p. m. les gens — je ne — 23 L homme, veu
qu’il a trouvé man. — 26 L ny ent. — 31 L veistes oncques-
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JEHAN DE PARIS
4 *
qui moult roidde alloit et qui estoit hors de rivage.
Et comme je regardoye vers ladicte rivière, cy vint
a moy, et pour me bien consoler il me va dire :
« Sire, vous qui estes ung puissant roy, deussiez
faire porter ung pont pour faire passer a voz gens
les rivières affin qu’ilz ne noyassent. » Quant il eut
dit cela, si commancerent a rire par la salle si fort
que c’estoit une terrible chose.
Quant tout fut appaisé, la fille du roy d’Espaigne,
30 qui tout cecy escoutoit, luy va dire : « Mon trescher
seigneur et amy, je vous prie, dictes nous l’aultre
qu’il vous a dit. »
i° 32 v* a Certes, » dit il, || « ma mye, voulentiers. L'aultre
si est que ainsi que chevauchions ensemble, je luy
15 demandé, pour passer le temps, qui estoit la cause
pour quoy il venoit en ce païs. Il me respondit qu'il
y avoit bien environ quinze ans que son feu pere
estoit venu en Espaigne, et a son retour il avoit
tandu ung las a une canne, et il venoit maintenant
20 veoir si la canne estoit prinse. » Quant l’en ouyt ses
parolles, le ris fut plus grant que devant. Et telle¬
ment fit durer le roy d'Angleterre ce qu’il recitoit
de Jehan de Paris que le soupper fut parachevé.
Quant les tables furent levees et grâces dictes,
25 le roy envoya quérir les heraulx et les fit venir de¬
vant toute la compaignie, lesquelz entrèrent en la
salle moult hardiement, et saluèrent le roy et la
compaignie moult honnorablement comme vous
orrez.
2 L cil — 5 L pour passer voz — 7 L tant que — SL
merveilleuse c. et longuement dura — 10 L tout ce —
13-14 L l'aultre ainsi que chev. — 20 L l’on — 21 L le cry
— 28 L très h.
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JEHAN DE PARIS 49
Comment les heraulx de Jehan de Paris entrèrent
en la salle, la ou estoit le roy d’Espaigne, acom-
paigné de plusieurs roys, barons, dames et
chevaliers, pour demander logis au roy pour leur
5 maistre.
« Sire roy d’Espaigne, nostre maistre Jehan de
fo 33 Paris vous salue, et toute la noble || compaignie,
si vous prie qu'il vous plaise luy faire deslivrer logis
competant pour luy et ses gens en ung quartier de
io ceste ville a part, et il vous viendra veoir et les dames,
aultrement il ne viendra point. »
o En bonne foy, mes amys », dit le roy, « pour logis
ne demeurera il pas, car assez luy en feray bailler. »
« Sire », dirent les heraulx, « s’il vous plaist, a
15 ceste heure le nous ferez délivrer, pour veoir s'il y
pourra loger. »
« Je le veulx bien », dit le roy : et adonc leur bailla
ung sien maistre d'ostel et leur dit : « Or allez de par
Dieu, mes amys. Et si vous avez a faire de quelque
20 chose, demandez le, et je vous le feray délivrer. »
a Grans mercis, sire », dirent les heraulx. Si s’en
allèrent par la cité et leur vouloient bailler logis
pour trois cens chevaulx, mais ilz n'en tindrent
compte. Si furent remenez devant le roy, que leur
25 demanda s’ilz avoient assez logis.
« Par Dieu, sire, nenny, car il nous en fault bien
dix foiz autant, avant que nostre maistre et ses gens
puissent loger. »
« Comment, » dit le roy, « avez vous a loger plus de
30 trois cens chevaulx ? »
a Oui, sire, plus de dix mille, ou il ne viendra
1 L comme — 3 L rois et b. d. et damoiselles — 13 L
demourra —14 L plaisoit — 15 L les nous faire — 17 L roy.
Si leur — 20 L le v. — 24 L qui
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50
JEHAN DE PARIS
point icy. Il nous fault avoir depuis la grant esglise
jusques au bas a la porte. »
f° 33 v* « Et comment, » dit le roy, « c’est plus du quart || de
la cité. »
5 « Sire, nous ne pouvons a moins, comme verrez
demain. »
« Or, par Dieu, si l’aurez vous demain au bon
matin, car les dames désirent moult a veoir vostre
maistre. Si ferons anuyt desloger ceulx qui y sont
io logez, et demain au matin, le trouverez prest. »
Atant prindrent congié du roy et luy dirent qu’ilz
iroient quérir les fourriers pour faire les logis bien
matin.
« Or allez seurement, » dit le roy, « car il n’y aura
15 point de faulte, et me recommandez a vostre maistre. »
Grant parlement fut tenu celle nuyt de Jehan de
Paris, si leur tardoit le lendemain matin pour le
veoir. Si laisserons d’eulx a parler et dirons des
heraulx qui sortirent de la cité, et vindrent vers
20 leurs cinq cens hommes a cheval qu’ilz avoient
laissez, lesquelz ne cessèrent toute nuyt de eulx
acoustrer pour l’endemain.
Comment les heraulx vindrent devers Jehan de
Paris luy dire la res-ponce que le roy d’Espaigne
25 leur avoit faicte.
Les heraulx chevauchèrent toute nuyt pour aller
faire leur responce a Jehan de Paris de ce qu'ilz
f° 34 avoient fait et besongné avecq le roy || d’Espaigne.
Si firent tant qu'ilz arrivèrent devers Jehan de
1 L fauldra — 3 L et manque — 10 L vous le — 19 L que
— 20-22 L cinq cens chevaucheurs qu’ilz avoient laissez, leur
dire les nouvelles qu’ilz avoient euez, et ne c. — le lendemain.
23 et 29 L devant J.
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JEHAN DE PARIS
51
Paris, et luy comptèrent au long ce qu’ilz avoient
fait, et de la grant beaulté de la pucelle que moult
agréa a Jehan de Paris. Si les en fit retourner pour
aller conduyre les premiers cinq cens pour faire les
5 logis. Puis appella tous ces princes et barons, et leur
pria que bien gardassent ses commandemens, selon
la forme et maniéré qu’ilz avoient desliberé tenir.
Si ne fault pas demander si chascun avoit grant
désir de le bien servir et honnorer, car a aultre
10 chose ne taschoient que a faire chose que luy fut
agréable.
Quant vint le lendemain au matin, les seigneurs
et dames qui aux nopces estoient venus, et mesme-
ment la fille d’Espaigne, si se levèrent moult grant
15 matin, de la grant peur qu'ilz avoient que point ne
veissent arriver Jehan de Paris. Si firent clorre
tous les sentiers et rues de la ville, affin que Jehan
de Paris ne peust passer par aultre lieu que par
devant le palais. Et ce pendant qu'ilz en parloient,
20 vecy arriver les deux heraulx avecq les deux pages,
au point que devant avez ouy ; puis venoient les
f° 34 v° cinq cens fourriers après bien en point. || Si coururent
les nouvelles au palais que c’estoit Jehan de Paris
qui venoit. Incontinent qu’ilz ouyrent les nouvelles,
25 vous eussez veu venir gens a si grans flottes que
c’estoit une merveilleuse chose, car le maistre n’at-
tendoit pas le varlet, ne le varlet le maistre ; qui
pouvoit mieulx aller, alloit. Et quant les François
commançerent a approucher le palais, et qu'ilz
30 passoient, le roy s'avansa pour parler a eulx comme
voz orrez.
2 L qui — 5 L les pr. — 7 L qu'il avoit — 10 L a luy f.
— qui 1 . — 12 L l’endemain — 19 L et manque — 20 L
voicy — 20 L arr. deux — 25 L eussiez
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52
JEHAN DE PARIS
Comment les François passèrent devant le palaix
du roy d’Espaigne, lequel leur dit que ilz fussent
les biens venuz.
Le roy d’Espaigne leur dit : « Messeigneurs, vous
5 soyez les tresbien venuz. Dictes nous, s’il vous plaist,
lequel est Jehan de Paris, afin de le congnoistre. »
« Sire, » dit l’ung d’eulx, « il n'est pas en ceste com-
paignie. »
io « Nous sommes,» dirent ilz, a ses fourriers que luy
venons faire son logis. » Quant les princes qui la
f*» 35 estoient H et les dames qui celle responce ouyrent,
et veoient telle assemblée de fourriers, ilz en furent
tous esbays. Si dit le roy d’Espaigne au roy d'An-
15 gleterre : « Comment, beau filz, vous disiez que il
n’avoit en tout que environ trois cens chevaulx,
et ilz sont ja passez plus de cinq cens, et si ne viendra
pas sans belle compaignie. »
« Par mon serment, » dit la fille, « vêla de belles gens
20 et bien en point. Certes, bien debvez festier leur sei¬
gneur qui nous vient faire si grant honneur de venir
aux nopces, car toute la feste en sera honnoree. »
« Vrayement, ma fille, » dit le roy, « vous dictes vray.
Si envoyray devers ses gens qui sont venus, pour les
25 faire fomir de linge, vaixelle et tapisserie, et de tout
ce que leur sera necessaire. » Si appela son maistre
d’ostel, et luy dit : « Allez au quartier qu'avez desli¬
vré a ses gens et leur faictes bailler tout ce que leur
fauldra. »
30 Le maistre d'ostel si y alla, et les trouva tous
1 N passèrent manque — 10 L qui — 12 L qui manque
— 19 L voila — 20 L le seig. — 22 La. noz n. — 23 L vérité
— 26 L cela qui 1 . — 28 L qu’il — 29 L leur sera necessaire
— 30 L si manque — alla, qui 1 .
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JEHAN DE PARIS
53
enbesongnez. Les ungs fai soient barrières, les aultres
rompoient maisons pour passer de l’une en l’aultre,
t* 35 v« les aultres || tendoient tappisseries qu'il sembloit
que ce fut une foire. Quant le maistre d'ostel vit
5 cecy, il en fut tout esbay. Toutesfoiz fit son message
et leur dit : « Messeigneurs, le roy m’a icy envoyé
devers vous pour vous dire que ce qu’il vous fauldra,
soit linge, vaixelle, tapisserie et aultres choses, que je
le vous face délivrer. »
io a Sire, » respondit l’ung des heraulx, « grantz merciz
au roy et a vous. Certes, il ne nous fault riens, car
les chariotz arriveront tantost qui apportent les
utenxilles. Et dictes au roy que s’il estoit enserré
de tapisserie, vaixelle d’or ou d’argent, nous en avons
15 assez pour nous et pour luy, et si luy en fault, pource
qu’il a grant seigneurie estrange, comme l’en dit,
venez le nous tantost dire, et nous ferons arrester
devant son palaix dix ou douze chariotz chargez
que bien le fondront. »
20 « Grant mercy », dit le maistre d’ostel. Et atant
s'en part tout esmerveillé, et s’en vient au palaix
ou il fit son rapport au roy devant toute la baronnie
et les dames, qui bien l’escouterent. Moult s'esmer-
f° 36 veilloient les barons et les dames || du raport que
25 fait avoit le maistre d’ostel. Si ne parloient par le
palais que de Jehan de Paris, duquel la venue leur
tardoit beaucop. Le roy fit chanter la messe, et tous
les princes, barons, seigneurs et dames l’alerent ouyr.
Et quant vint vers la fin de la messe, vecy venir ung
30 escuier courant qui vint dire : « Venez veoir arriver
celuy Jehan de Paris ; hastez vous tantost. » Les
roy s prindrent les dames chascun en son endroit,
5 L il fit — 12 L ceulx qui — 15 N et si luy en fault
manque — 19 L qui — 23 L et aussi — 28 L princes et
seign,, dames et damoiselles — 29 L voicy
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54
JEHAN DE PARIS
et s'en vindrent aux fenestres du palaix, les aultres
sortoient hors en la rue pour le mieulx veoir.
Comment les conducteurs des chariotz de Jehan
de Paris vindrent en belle ordonnance après
5 les chariotz de la tapisserie.
Alors arrivèrent deux cens hommes d'armes
en point, armez et bardez comme tel cas le requiert,
et aloit deux trompetes devant et deux tabourins
de Souysse et ung phiphre, et estoient montez ces
io gens sus bons coursiers, qu’ilz vous faisoient saul-
f° 36 v° ter et faire || gambades que c’estoit ung triumphe
a les regarder, et venoient deux a deux en moult
belle ordonnance. Le roy d’Espaigne demanda au
roy d'Angleterre que estoient ces gens.
15 « Sire, » respondit il, « je n’en sçay riens, car point
ne les ay veuz au voyage. » Et lors le roy de Navarre,
qui tenoit la pucelle par la main, cria par la fenestre :
« Qui estes vous, messeigneurs ? »
« Nous sommes, » dirent ilz, « les conducteurs des
20 chariotz de Jehan de Paris, qui icy viennent après
nous. »
« Hee, Vierge Marie, » dit la pucelle, 0 que vecy bel
estât pour ung homme. »
« Pensez, belle seur, » dit le roy de Navarre, a que
25 j’en suis tout effrayé ; ce semble mieulx songe que
aultre chose. » Ainsi comme ilz parloient, vecy appar-
roistre les chariotz de la tapisserie, a tout groz cour¬
siers, et en chascun chariot avoit huit groz coursiers
moult richement hamechez, et y avoit vingt cinq
30 chariotz, tous couvers de velours sur velours vert
1 L si s'en — 2 L le manque — 11 L faire penades
14 L qui — 15 L dit il — 22 et 26 L voicy — 28 L gros
manque
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JEHAN DE PARIS
55
5
f ° 37
10
15
20
25
moult riche. Quant les dames virent ces beaux cha¬
riotz, elles furent toutes ravies, et les seigneurs
aussi. « Helas, » dit la pucelle, « nous ne le verrons
point, car il doit estre dedans ces beaux chariotz. »
Et lors le roy de Navarre cria a ceulx que les che-
vaulx || desdicts chariotz conduisoient, car a chascun
cheval avoit deux hommes a pié, pour mieulx gou¬
verner lesdicts chevaulx que moult fiers et puissans
estoient : « Dictes, mes amys, qu’est ce dedans ces
beaux chariotz ? »
« C'est la tapisserie », dit l’ung. Et quant il en
fut passé vingt ou vingt deux, il dit a ung aultre :
« Dictes, mon amy, qu’est ce dedans ces beaux cha¬
riotz ? »
« Monseigneur, » respondit celuy, « tous les couvers
de vert sont les chariotz de la tapisserie et linge. »
Moult furent esmerveillez tous quant ilz ouyrent .
celle responce. « Haa, mon amy, » dit la pucelle au roy
d’Angleterre, « vous ne nous avez pas tout dit ce que
sçaviez de Jehan de Paris. »
« Par Dieu, ma mye, » respondit le roy d'Angle¬
terre, « je n’en avoye veu si non ce que j'en avoye dit.
Si suis moult esbay que ce peult estre. » En tant
comme ilz parloient, lesdicts chariotz achevèrent de
passer.
Comment aultres vingt cinq chariotz entrèrent
que f>ortoiei\t les utenxilles de la cuysine.
%
Incontinent après les premiers chariotz, en appa-
t ° 37 y* rurent aultres vingt cinq chariotz a groz || cour-
30 riers, comme les aultres, mais les chariotz n’estoient
4 L beaux et riches — 5 L alors — qui — 8 L qui —
12 L passé dix ou douze — 13 L en ces — 19 L aviez —
22 L ay dit — 27 L qui — 29 L chariotz manque
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JEHAN DE PARIS
5
10
15
couvers que de grans pans de cuyr roge, et tantost
le roy de Portugal demanda : « Dictes, mes seigneurs,
quelz chariotz sont cela, et a qui sont ilz ? »
« Hz sont, » firent ilz, « les chariotz de la cuysine
de Jehan de Paris. »
« Par Dieu, » dit le roy de Portugal, « je me tien-
droye bien honnoré d'en avoir demye douzayne de
telz, et si en ferois bien mes grans honneurs. » Pa¬
reillement dirent tous les aultres. « Hee, doulce Vierge
Marie,» dit la royne d'Arragon, « qui est celuy qui peult
mener et entretenir une telle triumphe, et ne le ver¬
rons nous pas ? » Et ainsi comme ilz devisoient,
l’on leur vint dire que le disner estoit prest. « Hélas,
pour Dieu, » dirent les dames, « ne parlez plus de cela,
car il n’est plaisir que de veoir ces innumerables
richesses. »
Quant lesdicts chariotz furent passez, en arriva
aultres vingt cinq, couvers de damas bleu, et les cour¬
siers hamechez de mesmes comme vous orrez.
20 Comme il entra en la ville aultres vingt cinq
chariotz couvers de damas bleu, qui portoient les
fo 3 8 robbes || et habillemens de Jehan de Paris.
« Or, regardez, » dit la pucelle, « vecy venir aultres
chariotz encore plus riches que les aultres. » Et quant
25 ilz furent près, on demanda a ceulx que les menoïent,
a qui estoient lesdicts chariotz qu'ilz menoient.
Alors respondirent en disant : a Ce sont les chariotz.
de la garde robe de Jehan de Paris nostre maistre. *
« O royne des cieulx, quelz habillemens peult il
30 avoir leans ! Et qui ce pourrait ennuyer de regarder
cecy ! » Puis crya die mesmes a la fenestre : a Dictes,
6 L de Portugal manque — 7 L une demye — 8 L et en
feroye — 12 L Et manque — 17 L tantost en — 20 L Com¬
ment — les aul. — 22 L et hab. manque — 23 L voicy —
25 L qui — 27 L Hz resp.
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JEHAN DE PARIS
57
mon amy, combien en y a il de la garde robe ? »
Si luy respondirent que vingt cinq. « Par Dieu, »
dit le roy de Portugal, « vêla assez de richesse pour
achepter tous noz royaulmes. Il me semble que je
5 songe quant je voy cecy. » Grant bruit en estoit
par toute la cité, et en especial au palais, de la venue
de cest homme, car les chevaulx hannissoient et
menoient tel bruit que c’estoit merveilles. Le roy
d'Angleterre estoit tout estonné de veoir ce qu'il
io veoit, et ouyoit tous les rappors que l’on faisoit par
la cité de cest homme, car de luy ne tenoit on plus
f° 38 v® d'extime. Mesmement, que pis estoit, il || n’avoit
loisir ny espasse de parler ny de soy jouer avecq
sa fiancee comme il desiroit, dont il estoit fort marry.
15 Toutesfois, pour abréger la matière, ces vingt
cinq chariotz furent passez. Tantost vindrent les
aultres vingt cinq tous couvers d'ung velours sur
velours cramoisi, broché d'or moult riche a tout
franges d’or de Chippre. Si reluisoient contre le soleil
20 a merveilles. Quant l’on les vit apparoistre chascun
s’avança pour regarder.
Comme les chariotz de la vaixeüe de Jehan de
Paris entrèrent .
25
30
« Certes, » dit la pucelle, « je croy que Dieu et paradis
doit arriver a ceste heure. Et que peult estre ce ?
Est il homme mortel qui puisse telle noblesse assem¬
bler ? »
« Par Dieu, » respondit le roy de Navarre, « si l’on
m'eust dit que c’eust esté le roy de France, je ne
m’en fusse pas fort esmerveillé, car c'est ung trium-
1 L y en a — 2 L Et il luy respondit — 3 L voilà — loi
tous manque — n L ce h. — on ne t. plus. — 13 L de soy
manque — 18 L fort r. — 21 L pour les — 22 L Comment
25 L ce estre — 26 L peust
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58
JEHAN DE PARIS
5
*• .19
10
15
20
25
30
phant royaulme, mais de cestuy bourgeois, je ne
sçay que y rimer. Si suis si fort estonné que je ne
sçay ou je suis. »
« Comment, » dit la pucelle, « vous semble il bien
que ung roy de France pourroit bien autant faire
comme cestuy ? »
|| « Certes, ma doulce seur, je croy que ouy, quant
il auroit bien entreprins. »
a Sur ma foy, » dit elle, « c'est une merveilleuse be-
songne ; il me tarde fort que je le voye, sçavoir
mon si c'est ung homme comme les aultres. » Tant
parlèrent que les vingt cinq chariotz furent passez,
fors que a ung des conducteurs au quel le roy demanda :
« Dictes, mon amy, qu’i a il en ces chariotz couvers
de cramoisi ? »
« Sire, » dit il, « c’est la vaixelle et bagues de Jehan
de Paris. » Et incontinant après va arriver deux
cens hommes d’armes tous em point comme pour
combatre, et venoient quatre a quatre en moult
belle ordonnance et sans bruyt. Le roy d'Espaigne
appella le premier, qui portoit ung penom en sa
lance, et luy dit : « Messeigneurs, Jehan de Paris
est il en ceste compaignie ? »
« Sire, » dit celuy, « nenny. H ne viendra encores de
deux heures, car luy et ses gens disnent aux champs,
mais nous sommes commis pour la garde de ces
vingt cinq chariotz que passent cy devant. »
Quant les chariotz et les deux cens hommes
d’armes eurent passé, le roy va dire que l'on allast
disner ce pendant, mais les dames luy firent requeste
i° 39 v® que pour Dieu il laissast bonnes gardes || a la porte
qu’ilz vinssent dire de bonne heure les nouvelles
quant il viendroit, car, comme elles disoient : « tous
2 L fort manque — SL l’auroit — g L Par ma — 12 L par.
ensemble — 13 L que ung aultre conducteur — 16 L les b. —
22 L leur dit — 27 L qui sont
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JEHAN DE PARIS
59
TO
15
-20
ces gens sont passez, si n’amenera pas grant monde
avecq luy, et point ne le verrons arriver. — Ne vous
en souciez, » dit le roy, « car j’en seroye plus doulant
que vous ; si y mectray si bonne garde que bien en
sçaurons les nouvelles. » Ilz s'en allèrent disner,
mais oncques ne fut parlé en toute la table que des
grandes merveilles qu’ilz avoient veuez, dont le roy
d’Angleterre estoit tout estonné, si ne pouvoit faire
bonne chiere, mais la royne d'Espaigne, que moult
sage dame estoit, l’entretenoit au mieulx qu'elle
pouvoit. Quant ilz eurent disné et grâces dictes, si
commancerent a deviser des nopces, mais veez cy
venir deux escuyers que dirent : « Venez veoir la
plus beHe compaignie que oncques fut veue sus terre. »
Lors saillirent les roys avecq les dames, barons et
chevaliers, tenant chascun une damoiselle par la
main selon leurs degrez, et s’en vindrent les ungs
aulx fenestres, les aultres en plaine rue, que tant estoit
plain de peuple d’ung costé et d’aultre que c'estoit
une chose infinie.
i° 40 || Comment les archiers de la garde de Jehan de
Paris entrèrent en grant triumphe et honneur.
I
Tantost arrivèrent six clerons moult bien em point
qui sonnoient si mélodieusement que c’estoit une
25 belle chose de les ouyr. Puis venoit ung homme
d'armes, monté sus ung grant coursier bardé, qui
portoit l'enseigne, et après luy venoient deux mille
archiers bien montez et bien en point qui tous avoient
hocquetons d’orfaverie que moult fort reluisoient
1 L gr. rocte — 5 L Alors ilz ail. — 6 L mais il ne
fut de riens p. en tout le disner — 8 L p. il — 9 L qui —
13 L qui — 15 L Lors sortirent — 26 L bardé, qui alloit
saillant, lequel por. — 28 L point, et av. tous. — 29 L qui
N
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6o
JEHAN DE PARIS
contre le soleil. Le roy d'Espaigne demanda a celuy
qui l’enseigne portoit si Jehan de Paris estoit illec.
Et il luy respondit que nenny, « cecy sont les archiers
de sa garde que je guide. »
5 « Comment, » dit le roy, « m'apelez vous cecy archiers
qui tous semblent estre grans seigneurs ? »
« Par Dieu, » dit le cappitaine, « vous direz bien
aultre chose avant qu’il soit arrivé. » Si passa oultre,
menant ses gens le petit pas, deux a deux, en belle
io ordonnance. Il ne fault pas demander comment ilz
estoient diligemment regardez d’hommes et femmes ;
f° 40 v° si n’eussez ouy ung seul mot sonner, tant estoient || en¬
clins a regarder les merveilles que veoient.
Tantost vint ung des heraulx de Jehan de Paris
15 aupalaix demander au roy la clef d’une petite esglise
pour y ouyr vespres, car Jehan de Paris les vouloit
ouyr ce jour, pource qu’il estoit dimenche. Le roy
luy dit : « Mon amy, vous aurez tout ce que vous
sçauriez demander, mais je vous prie que, si bonne-
20 ment povez icy demeurer, pour nous monstrer Jehan
de Paris, que demeuriez. »
« Je ne puis, » dit le herault, « a présent, mais je
vous laisseray mon page, que le vous monstrera.
Il ne viendra pas encores, car trop y a de ses gen-
25 darmes a venir que entreront premier que luy. »
Si s'en alla, et commenda a son page que tout leur
monstrast. La pucelle appella le page, que moult
bien estoit aprins, et luy demanda son nom. Et il
respondit que Gabriel s'appelloit. « Or, Gabriel, »
30 dit elle, «je vous prie que point ne vous départez
de moy, et veez cy cestuy anneau que je vous donne. »
1 L soleil, qui bel et cler estoit. — 3 L luy dit — 10 L ja
dem. — 11 L tant d’h. que de f. — 12 L n’eussiez — 13 L
qu'ilz v. — 14 L Atant v. — 17 L car il es. — 18 L vous
manque — 20 L demourer — 23 L qui — 25 L qui — 27 L
qui — 28 et incontinant luy — 28-29 L Adonc luy res.
— 30 dit la pucelle — 31 L cest
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JEHAN DE PARIS
6l
f° 41
5
10
15
« Grant mercy, dame », dit le page.
« Helas, mon amy Gabriel, viendra encores Jehan
de Paris ?»
« Ma damoiselle, » dit il, « non pas, car il y a a venir H
premier ces gensdarmes. »
« Et comment, » dit elle, « ne sont ce pas ceulx icy
que passent ? »
« Nenny, » dit le page, « ce ne sont que ses archiers
de l'avantgarde, que sont deux mille, et aultant en
rarrieregarde. Je ne sçay s'ilz viendront avecques
les hommes d’armes ou après. » Les roys et les dames
escoutoient le page dont ilz estoient tous esbays.
« Et comment, » dit le roy d'Arragon, « va il en quelque
guerre qu’il maine tant de gensdarmes ? »
« Certes, » dit le page, « nenny, car ce n'est que son
droit estât qu’il entretient tous les jours. »
« Par Dieu, » dit le roy, « c’est la plus estrange chose
de quoy jamais ouysse parler. »
Comment il entra six aultres clerons que menoient
20 les archiers de Varriérégarde de Jehan de Paris.
Tantost vindrent aultres six clerons comme les
aultres, et leur capitaine devant, qui guidoit les
aultres deux mille. « Par Dieu, » ce dit le roy d’Angle¬
terre, « je croy que ces gens entrent par une porte et
25 sortent par l'aultre pour nous faire icy muser. »
« Vrayement, » dit le roy de Portugal, « ce serait
i° 41 v® finement fait. » Si envoya deux barons || au quartier
du logis de Jehan de Paris, qui allèrent tout visiter.
Et quant ilz furent retournez, ilz vindrent faire leur
30 raport de ce qu’ilz avoient veu. Tous furent espou-
ventez, car tous ceulx, comme ilz disoient, ainsi
5 L premièrement — 7 L qui — 9 L qui — 10 L avant
les — 31 L a. qu’ilz arr.
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62
JEHAN DE PARIS
comme ilz arrivoient, on prenoit leurs chevaulx,.
et se mectoient en belle bataille, en moult fiere
ordonnance. « Et vous di bien tant, » ce dit celuy qui
le raport faisoit, « que ce vous prenez tant soit peu
5 de noize a eulx, ilz sont gens pour oultrager tant
que vous estez. Si n’a pas esté bien regardé ne advizé
de mectre tant de gens en ceste ville. »
« Par Dieu, » dit le page qui la estoit, lequel estoit
bien duit et fait a entretenir dames et seigneurs,,
io car aultrement n'eust eu la charge de demeurer en ce
lieu, « il ne vous en fault doubter, car ilz ne viennent
icy pour aulcun mal ne desplaisir vous faire. Et tant
y a que quant vous luy feriez reffuz, et il se cour-
rossoit contre vous, ja vostre cité ne vous garantiroit
15 de sa puissance. »
« Or vrayement, » dit le roy d’Espaigne, «il soit le
tresbien venu, car grant joye et grant honneur
nous fait. » En tant passèrent les aultres deux mille
f® 42 archiers, que fort furent || regardez des gens, tant du
20 palais comme de la cité.
Comme le maistre d’ostel de Jehan de Paris entra
honnorablement avecq les cent pages d'honneur .
Après que les archiers eurent passé, arriva unç
bel homme, grant et bien formé, qui estoit vestu
25 d’ung drap d’or a tout ung grant baston en sa main
. sur une moult belle acquenee grise, et après luy
venoient les cent pages d’honneur de Jehan de Paris,
tous vestus d'ung moult beau velours cramoisi,,
et les pourpoins de satin broché d’or moult riche,
30 montez tous sur chevaulx grisons hamechez de
5 L vous oultr. — Le feuillet 47 fl. 11 il ne vous à p. 63,
1 . 18-19 sont en point) manque en L.
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JEHAN DE PARIS
65
velours cramoysi comme les robes des pages, semez
d’orfaverie doree bien espesse. Si venoient leur petit
train moult bien arrengez deux a deux, et les faisoit
merveilleusement beau veoir, car ilz avoient estez
5 choisis a l'eslite, et avoient les cheveulx aussi blondez.
que fin or, qui leur batoient jusques sur leurs espaules.
Bien estoient dignes d’estre regardez, et aussi estoient
ilz, de plusieurs et en maintes maniérés. La pucelle
{° 42 v» cuydoit bien de vray que celuy qui alloit devant || les
10 pages fut sans nulle doubte Jehan de Paris. Si se leva
debout pour le cuyder saluer, et aussi firent plusieurs
barons et dames, mais le page, que beaucop sçavoit,
s'en apparceut et dit : « Ma damoiselle, ne vous
bougez jusques je le vous diray, car celuy que vous
15 voyez la est le maistre d'hostel de nostre maistre,
qui est ceste sepmaine en office ; ilz sont quatre
que servent par sepmaines, et il maine les pages
après luy pour aller veoir comment les logis sont en
point. »
20 Comment les trompettes de Jehan de Paris en¬
trèrent avecq moult belle compaignie.
Veez cy arriver une moult belle compaignie avec
les trompetes, lesquelles furent tantost oyes de ceulx
de la ville. Si estoient toutes couvertes d'orfaverie
25 et les chevaulx aussy jusques en terre, et estoient
douze trompettes. Après venoit le cappitaine, que
portoit une grant baniere de taffetas bleu, mais
il n’y avoit milles armes, de peur d'estre congneuz.
Si estoit monté sur ung beau et merveilleux cheval,
f° 43 tout || couvert d’ung damas violet semé d’orfaverie,
et estoit habillé de mesmes couleurs. Si le cheval
22 L Voicy — belle chevalerie — 26 L qui — 20 Or il es.
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6 4
JEHAN DE PARIS
estoit fier, aussi estoit le maistre qui dessus estoit.
Et après luy venoient mille et cinq cens hommes
d’armes, montez et habillez moult richement : se
l'ung estoit bien en point, l'aultre estoit encore
mieulx. Le page monstroit aux roys et aux dames
tout l’estât et ordonnance, dont fort s'esmerveil-
loient, et bien disoient tous qu'il estoit pour sub¬
juguer a soy tout le demeurant du monde.
Comment le grant escuyer que portoit son espee
io dedans le fourreau tout couvert d’orfaverie et de
pierres précieuses entra en grant triumphe.
Quant tous les hommes d'armes furent passez,
que longuement durèrent a passer, vint ung moult
beau chevalier vestu d’ung riche drap d’or semé
15 au rebras de perles et de pierrerie, qui chevauchoit
ung grant coursier tout couvert de mesmes, si non
que la hosseure estoit de violet. La robe dudict
chevalier traynoit plus bas que la hosseure du
f° 43 v° cheval || et estoit fourree ladicte hosseure d’ermines
20 moult richement. Cestuy portoit en sa main une
espee dedans son fourreau, et estoit ledict fourreau
tout couvert de riche pierrerie que fort estincelloit
contre le soleil. Lors le page cria haultement, tant
qu’il fut ouy des seigneurs et dames du palais, en
25 disant : « Or, ma damoiselle, veez la celuy qui porte
l’espee de Jehan de Paris. Certes, ilz sera icy mainte¬
nant. »
« Helas, mon amy, regardez bien, a celle fin que le
nous monstrez de bonne heure. »
2 L venoit — 4 L l’estoit — SL demeurant du manque —
9 L qui — 13 Z. qui — a passer manque — 15 L lequel ch.
— 22 L qui
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JEHAN DE PARIS ' 65
« Si feray je, » dit le page, a n'en doubtez point. »
Si eussiez veu venir six cens hommes tous montez
sus grisons d’ung poil et d'une sorte, et de semblant
d'hamois, tous semez d'orfaverie tout au long des
5 hors, tant que c’estoit belle chose que de les veoir,
car par dessus les croppes des chevaulx avoit grosses
campanes d’argent qui estoient attachées a grosses
chaînes d’argent toutes dorees, qui menoient grant
bruit, et les seigneurs qui montez estoient dessus
10 estoient tant beaulx qu’ilz ressemblent proprement
anges, et si estoient tous vestuz d’ung riche velours
cramoisi et pourpoins de satin broché d’or comme
i° 44 les || pages qui estoient devant passez. Si venoient
deux a deux en moult belle ordonnance, et bien
15 monstroient qu’ilz estoient gens de grant estât
et honneur. Le page vit venir de loing Jehan de Paris ;
si appella la pucelle en disant : « Or sus, ma damoiselle,
je me vois acquiter envers vous, car je vous mons-
treray le plus bel crestien, le plus noble, et le plus
20 gracieux que vous veistes oncques, c'est Jehan de
Paris, mon maistre. »
Comment Jehan de Paris arriva en la ville de
Burgues en grant triumphe.
Lors dit le page : « Ma damoiselle, regardez la en
25 bas, celuy qui porte ung petit baston blanc en sa
main et ung colier d’or au col. Regardez comment
il a les cheveulx j aulnes, l’or de son colier ne luy
change point la couleur de ses cheveulx. » Si fut
moult joyeuse la pucelle des parolles que le page
30 luy disoit. Si arriva Jehan de Paris moult richement
2 L ces cent h. — 3 L chevaulx gris, tous d’ung — 3-4 sem¬
blant hamois — 5 L chose de — 7 L grosses manque — 9 L et
ceulx qui estoient montez des. — 30 L luy avoit dictes
5
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66
JEHAN DE PARIS
habillé et a l’entour de luy avoit quatre lacquetz,
deux de ça et deux de la, habillez tous de drap
f°44v«d’or. || Quant la pucelle l’eut apparceu, elle devint
si roge qu'il sembloit que le feu luy sortist du visaige,
5 si fut toute ravye. Et le roy de Navarre, qui bien
l'apparceut, luy estraignit la main. Or elle tint la
meilleur contenance que a elle fut possible, et quant
Jehan de Paris fut au droit d'elle assez près, elle luy
tendit ung couvrechief de plaisance que elle avoit
io en sa main, en le saluant bien doulcement. Et quant
Jehan de Paris la vit si belle, si fut féru du dart
d’amours, comme a vous aultres messeigneurs les
amoureux sçavez bien. Si broche le cheval des espé¬
rons, qui fit ung tel sault que en saillant print le
15 couvrechef et osta son bonnet et fit la reverence
et mercia la damoiselle. Si passe oultre, et ses gens
après luy. Le roy d’Espaigne et tous les aultres
seigneurs et dames furent moult joyeulx du beau
recueil que la pucelle luy avoit fait, sans en avoir
20 esté de nul advertie. Et disoient tous que moult bien
et honnestement l’avoit fait la pucelle, et encores
mieulx le jouvencel, mais de ce n'estoit pas trop
joyeulx le roy d’Angleterre, car en son cueur pene
p 43 soit || que ce luy pourrait tourner a quelque dommag-
25 et deshonneur ; nonobstant fallut qu’il print en
pacience et luy fallut faire la meilleur contenance
qu'il luy estoit possible pour son honneur.
Comment les cinq cens hommes d'armes de Varriéré-
garde entrèrent en belle ordonnance.
30 Quant Jehan de Paris fut entré comme avez ouy,
arrivèrent les cinq cens hommes d’armes de l'arriére-
12 L a manque — 13 L ledit ch. — 16 L Adonc passa
— 19-20 L avoir de nulluy este adv. — 29 L moult b.
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JEHAN DE PARIS
67
.garde, qui estoient demourez derrière pour secorir
Jehan de Paris s’il en eust eu nécessité. Si furent
merveilleusement esbays les seigneurs et dames de
veoir tant de gens. Si dit la pucelle : « Hee, Dieu de
5 paradis, y a il encores de gensdarmes ?»
« Ma damoiselle, » dit le page, a c'est l’arrieregarde
de nostre maistre, qui sont cinq cens, de mesmes
a ceulx qui sont passez devant. »
« Par mon serment », dit le roy de Navarre, « il feroit
10 mal prendre noise a ung tel seigneur. Je croy que au
demeurant du monde n’a point tant de richesse que
aujourd'uy nous en avons veue. »
f° 45 v° Quant tout fut passé, il || fut entre trois et quatre
heures après midi. Les dames vindrent devers le
15 roy luy requérir que son plaisir fut d’envoyer quérir
Jehan de Paris. Et le roy leur promit qu’il y envoy-
roit. Si appella le conte de Quarion et ung aultre de
ses barons et leur dit comme voz orrez.
Comment le conte de Quarion et son compaignon
20 allèrent devers Jehan de Paris.
Si leur dit le roy : « Vous voz en irez vers Jehan de
Paris, et le saluerez de par moy, et luy dictes que moy
et les dames luy prions que son plaisir soit venir
en nostre palais pour commancer la feste, et menez
25 avecques vous jusques a cinquante des plus nobles
barons de céans. »
Tantost partit le conte bien joyeulx avec sa com-
paignie pour aller faire son message. Et quant ilz
commancerent a entrer au quartier qui avoit esté
30 deslivré a Jehan de Paris, ilz furent tous esbays,
4 L dit adonc — 5 L enc. des gens derrière — 12 L veu
— 13 L fut environ t. ou q. — 21 L Alors le roy dit au
conte de Q. et a ung sien aultre baron : V.
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JEHAN DE PARIS
car ilz trouvèrent les rues toutes fossoyeez et fortif-
fieez avecques bonnes barrières, et gensdarmes a
f® 46 grant nombre que || les gardoient, tous en point
comme pour combatre. Si trouvèrent les gardes de la
5 première barrière que leur demandèrent : « Que
demandez vous, messeigneurs ? »
« Nous sommes, » dit le conte, « au roy d’Espaigne,
que nous envoyé a Jehan de Paris. »
« Et y a il icy duc ou conte ? » dirent les gardes.
10 « Ouy certes », dit le conte.
« Or entrez doncques avecq vostre compaignie. »
Lors entrèrent et virent toutes les rues tendues de
moult riche tapisserie. Et quant ilz furent venuz
devant le logis de Jehan de Paris, ilz trouvèrent la,
15 grant compaignie de gens d’armes qui avoient
haches en leurs mains comme pour combatre, et
estoit le cappitaine devant la porte du logis en moult
riche estât. Le conte de Quarion luy demanda si
pourrait parler a Jehan de Paris. « Et qui estes vous ? »
20 dit le cappitaine.
« Je suis le conte de Quarion, que le roy d’Es¬
paigne envoyé devers Jehan de Paris. »
a Or me suyvez, » dit il, « avecq voz gens. » Si se mect
devant, et le conte avecq ses gens après, et quant
25 ilz furent en la première salle, que moult estoit
grande et toute tapissée, le dessus et les coustez,
f®46W*ung drap d’or de haulte || lisse, a grantz person¬
nages de la destruction de Troye, la plus riche
besongne que l’on sceut veoir, quant ilz eurent une
30 piesse regardé, vint ledict cappitaine que leur dit :
« Attendons encores ung peu, car je n’ay peu entrer,
pource qu'on tient le conseil, si n'ozeroye hurter a
3 L qui — 5 L qui — 8 L qui — g L n’y a il i. ne d.
ne c. — 12 L si vir. — 14 L jusques dev. — 21 L Qu. a
qui le roy d’Espaigne a donné charge de venir parler a
J. de P. —24 L gens le suivent— 25 L i. entrèrent —qui
— 27 L a hau. — 30 L qui — 31 L Attendez
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JEHAN DE PARIS
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10
15
f °47
20
25
l’uys. » Quant ilz eurent ung peu attendu, le cappi-
taine entendit ouvrir l’uys ; si alla celle part et mena
avecques luy le conte de Quarion et sa compaignie.
Si parla le cappitaine a ung des chambellans, et luy
dit que le conte de Quarion vouloit parler a Jehan
de Paris. « Je vois appeller le chancellier », dit le cham¬
bellan, « qui parlera a vous. » Si ferme l’uys et s'en va
quérir le chancellier, lequel incontinant il amena.
Et quant il fut arrivé, il demanda audict conte :
« Que demandez vous, vous aultres messeigneurs ? »
« Nous venons, » dit le conte, « parler a Jehan de
Paris, de par le roy d’Espaigne. »
« Et comment, » dit le chancellier, « est il si fort ma¬
lade qu'il ne fust peu venir jusques icy dire ce qu'il
veult ? Certes, vous n’y pourriez parler, ja ne vous
fault icy plus actendre. »
Quant le conte et ses compaignons ouyrent || ceste
responce, ilz furent moult esbays, et se mirent a
retourner le plus bref qu’ilz peurent. Les dames et
damoiselles estoient aux fenestres a grant nombre,
attendans la venue de Jehan de Paris. Et quant elles
virent venir le conte sans luy, si furent moult descon-
fortees et marries. Si dit la pucelle au roy son pere :
« Helas, monseigneur, nous ne verrons point ce beau
prince, car vecy venir le conte de Quarion qui point
ne l’amaine. »
Comment le conte de Quarion, luy estre arrivé
devant le roy d’Espaigne, luy fit la responce
de ce que avoit fait avecq les gens de Jehan de
30 Paris, présent les barons.
Quant le conte fut entré en la salle, tous vindrent
autour de luy, pour escouter la responce qu'il feroit.
2 alla incontinant — 17-18 L ces responces — si se —
19 L au plus — 20 L en gr. — 29 L ce qu'il
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JEHAN DE PARIS
Si leur compta la maniéré comment les rues estoient
ja fortiffieez, et les grans gardes que rentrée gar-
doient. « Par Dieu, » dit le roy, « il doit estre vaillant
guerroyeur, que si bien se veult tenir sus ses gardes. » ||
i° 47 v° Après leur compta comment les rues estoient toutes
tendues de tapisserie moult riche, et comment ilz
estoient venuz jusques devant son logis, ou ilz avoient
trouvé le cappitaine de la garde en ung moult riche
estât, « lequel nous a mené en une salle tapissée de la
io plus riche tapisserie que jamais nous vismes, car il n’y
avoit guieres aultre chose que fil d’or et d’argent,
la ou estoit pourtraicte la destruction de Troye
en grantz personnages tous faiz de fin or et de soye,
et avons esté la l’espace d’ung quart d’heure, tan-
15 dis que le cappitaine estoit allé a la porte de la chambre
de Jehan de Paris, a laquelle n'a ozé hurter. Si nous
a faillu attendre que quelcun aye ouvert l’uys.
Le cappitaine, que bien tenoit l’ueil si personne ou-
vriroit point la porte, a veu ung des chambellans
20 a la porte ; adonc nous a menez a luy, en luy disant :
« Monseigneur le chambellan, veez cy le conte de
Quarion que le roy d’Espaigne envoyé pour parler
a Jehan de Paris. — Or demeurez icy, » dit il, « et je le
iray dire au chancelier. ». Si c'est retiré en la chambre
25 et a fermé l’uys apres luy, et bien tost après a amené
le chancelier qui est ung homme de grant represen-
f° 48 tation ||, que m'a demandé que je vouloye. Et je luy
ay respondu que le roy m’avoit envoyé pour parler
a Jehan de Paris. Et lors il m’a respondu en ceste
30 maniéré : « Comment, le roy est il si fort malade
que il ne luy pouvoit venir dire ce qu'il veult ?
Certes, vous n’y pourriez parler. » Si avons esté
2 L qui— 4 L qui — 9 L menez — 11 L filz — 14 L la
bien — 16 L il n’a — 18 L mais le cap. qui — 20 L ladicte
— a l’uys, et puis luy a dit — 23 L a. le chambellan —
24 L vois d. — Si est rentré — 25 L et ferme — et incon-
tinanta — 27 L qui m’a— 31 L que il luy v. — 32 L v.
ne luy — Et adonc a.
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10
15
tous esbays, et le plus tost que nous avons peu nous
en sommes retournez vous venir dire la responce. »
Le roy d'Angleterre de ce fut moult joyeux, pensant
qu'il ne se trouveroit point a la feste, mais cy fit,
dont il fut bien marry, comme vous orrez. Si dit :
« Ne vous avois je pas bien dit qu'il avoit la teste
lunaticque, et qu'il tenoit du fol ? Et cy c’estoit
a moy a faire, je ne le prieroye ja plus. »
« Par Dieu, » dit le roy d’Arragon, « si le roy m'en
veult croire, il le ira convoyer, et je iray avecq luy,
et que luy peult cela nuyre, veu qu’il a si noble estât,
et qu'il est venu en sa cité, mesmement contre une
telle feste, par quoy on ny doit regarder nul ordre. »
Les dames furent moult joyeuses de ce que le roy
d’Arragon avoit dit, si l'en remercièrent grande¬
ment.
f° 48 v° || Comment le roy d’Espaigne, acompaigné du roy
d'Angleterre, allèrent convoyer Jehan de Paris
20
25
30
a Vrayement, » dit le roy d’Espaigne, « il vault bien
que l'on y aille devers luy, et ne pins croire que ce
ne soit ung tressaige homme. Si iray veoir si je le
pourray amener, et croyez que ja ne sera ma faulte
que ne s’en viengne festier ayecq les dames. »
« Je iray avecq vous », dit le roy d’Arragon ; aussi
le dirent tous les aultres. Et le roy d'Angleterre,
pour faire le bon vallet, va dire : « Certes, messei-
gneurs, je y iray, car nous sommes longtemps venuz
ensemble, si en viendra plus volentiers, car aussi
Pavois je ja convoyé de y venir. »
« C’est moult bien dit, » dit le roy d’Espaigne, « nous
X L que avons —9-10 L me v.—J z manque — 14 fort j.
— 15-16 L grandement manque — 18 L convier — 20 L que
on aille vers — 23 L qu*il ne se v. festoyer — 27 L je i. —
29 L convyé
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JEHAN DE PARIS
7 2
yrons, mon beau filz et moy, et vous demeurerez
pour entretenir les dames », dit il au roy d'Arragon
et de Navarre et a plusieurs aultres barons et sei¬
gneurs, « et aussi pour recevoir plus honnorablement
5 Jehan de Paris, car je cuyde qu'il viendra pour moy
et pour l’amour de mon beau filz, lequel est venu
avecques luy, comme il dit. »
Ainsi s'en partirent les roys d’Espaigne et d’An-
f° 49 gleterre || avecq moult belle compaignie. Et quant
io ilz furent a la première barrière, et virent que la rue
estoit si fort fortiffiee, ilz en furent moult esmerveillez.
Le roy dit aux gardes : a Mes amys, nous voulons aller
parler a Jehan de Paris, si vous avez congié de nous
laissez entrer. »
15 « Et qui estez vous ?» dit le portier.
« Je suis le roy de ce pays. »
« Pardonnez moy, sire, car je ne vous congnoissoye-
A vous n’est riens fermé, car nous l’avons par exprès
commandement. » Et vouloit entrer le roy par le
20 petit huisset, mais le portier ne le voulsit oncques
souffrir, ains luy ouvrit toute la grant porte, et ne
fut oncques puis fermee, tandis que le roy d’Es¬
paigne fut dedans. Si furent moult esmerveillez les
deux roys, quant ilz alloient par les rues, de veoir
25 si belle tapisserie, car il sembloit ung paradis, des
delices et plaisances, et des beautés et richesses qui
y est oient, et si y çstoit tout plain de gensdarmes,
ne point ne faisoient semblant de eulx desarmer.
Quant ilz furent arrivez devant le logis, si trouvèrent
30 le cappitaine de la garde, qui a merveilles estoit bel
i° 49 v® homme, et qui estoit en ung moult riche || estât.
Le roy luy dit : « Sire, pourrions nous point parler
a Jehan de Paris ? »
1 L y irons, nostre b. — 6 nostre b. — 8 L s'en manque —
11 L fort manque — f. tous es. — 19 L Si v. — 26 L et bea.
— et richesses manque — 28 L qui po. — 29 L ilz tr.
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JEHAN DE PARIS
20
f° 50
« Et qui estes vous ?» dit le cappitaine.
« Je suis le roy de ce pays, et veez cy mon beau,
filz le roy d’Angleterre ; si voulons semondre Jehan
de Paris a venir aux nopces. »
« Sire, » dit le cappitaine, « ne vous desplaise, car je
ne vous congnoissoye point, mais je congnois bien
le roy d’Angleterre. A vous, sire, n’est riens fermé :
si me mectray devant pour vous conduyre. » Lors-
se mect devant, et le roy d’Espaigne qui tenoit
l’aultre par la main, se mect après, avecq grant
nombre de gens. Quant ilz furent en la salle du com¬
mun, ilz se esmerveillerent fort de la richesse de la
tapisserie que illecq estoit.
Tantost le cappitaine alla hurter a la chambra
du conseil, et dit a ung des huissiers que le roy d’Es¬
paigne et d’Angleterre estoient a la porte, qui vou-
loient parler a leur seigneur. Tantost sortit le chan¬
celier de la chambre, acompaigné bien de cinquante
barons en ung moult bel et riche estât, entre les-
quieulx estoient les ducz d'Orléans et de Borbon,
et plusieurs aultres ducz et contes anciens, car tous
les jeunes princes. Jehan de || Paris les tenoit avecques
luy, du nombre des cent que avez ouy cy devant.
Le chancelier receut moult honnorablement les roys
et leur compaignie. Si dit le chancelier au roy :
« Sire, que venez vous icy faire, qui avez tant de
passe temps en vostre palaix ? Vous soyez le tres-
bien venu en vostre mesme terre. »
« Certes, » dit le roy, 0 je ne me pourroye tenir de
venir veoir Jehan de Paris, et Je semondre que son
plaisir soit venir jusques a mon palais et le sien,
veoir les dames, que moult fort le désirent ; si vous
prie que a luy me fassez parler s’il est possible. »
2 L nostre b. — 3 L voullions — 4 L a venir manque —
8 L Et alors — 9 L mit — 10 L mit — 11 de barons —
13 L qui la es. — 15 L si d. — 17 L Adonc s. — 31 L j. en
— 32 L qui — 33 L fassiez
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74
JEHAN DE PARIS
« Par Dieu, sire, il est bien aisé a faire, car il y a
exprès commandement que a vous riens ne soit cellé
ne fermé, si povez entrer par jour et nuyt, et comman¬
der comme en vostre maison. »
5 « Grantz mercis », dit le roy.
« Or venez donc, sire, » dit le chancellier, « et je vous
monstreray le chemin. » Si les mena en la chambre
du conseil, que toute estoit tendue de satin rouge,
brouché de fueillaige d'or, le ciel de mesmes et le
io pavement. Puis vint hurter a la chambre du secret,
ou Jehan de Paris estoit en la forme et maniéré que
vous orrez. ||
f° 50 v° Premièrement, toute la chambre, le del et pave¬
ment, estoient tendus d’ung velours vert a grans
15 personnages d'or, bien enrichis de perles, ou estoit
pourtraict l’Ancien Testament. Au coing delà chambre
avoit ung hault siégé a trois degrez, couvert d’ung
moult riche pâlie d'or, et par dessus, avoit ung moult
riche pavillon, tout fait d’orfaverie esmaillee, a grant
20 nombre de chainettes d’or que tenoient diamans,
rubis, esmerauldes, saffirs, et plusieurs aultres pierres
précieuses, qui estincelloient merveilleusement. Jehan
de Paris et ses cent gentilz hommes estoient tous
vestus d’ung drap d'or batu, tant riche que ne le
25 vous sçaurois declairer, et si estoient toutes les
robbes jusques en terre, et toutes d'une mesme
sorte, fors que Jehan de Paris, qui avoit ung moult
riche colier tout couvert de riche pierrerie. L’uissier
vint ouvrir la porte pour veoir que c’estoit qui y
30 hurtoit, si trouva ledict chancellier et les deux roys,
que dit a l’uissier : « Que fait nostre maistre ? s
« Monseigneur, » dit l’uissier, « il est en son siégé,
qu’il devise avecq ses barons. »
2 L ne s. riens — 3 L par n. — 8 L qui — 11 L forme et
manque — 12 L que s'ensuit — 20 L qui — 25 L scauroye
— 26 L d’une mesure et mesme — 28 L couvert d'orfaverie
et de — 29 L qui c.
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JEHAN DE PARIS
75
• Vecy le roy d’Espaigne, » dit le chancellier, « que le
vient veoir », et alors entrèrent dedans la chambre
comme vous orrez. ||
f° 51 Comment le roy d’Espaigne et d’Angleterre ,
5 acompaignez de plusieurs grans seigneurs et
barons, entrèrent en la chambre de Jehan de
Paris , et comment Jehan de Paris se leva de
son siégé pour faire reverence au roy d’Es¬
paigne.
10 A rentrée de la chambre le chancellier ce mit a
genoil devant Jehan de Paris, disant : « Sire, vecy
le roy d’Espaigne que vous vient saluer. » Quant le
roy d’Espaigne le vit en si hault triumphe, il ne se
peut tenir de s’encliner bien bas en luy faisant la
15 reverence. Et quant Jehan de Paris le vit, se leva
de son siégé et le vint acoler, en disant : « Sire roy
d’Espaigne, Dieu vous maintiengne et toute vostre
belle et noble compaignie. Au regart de vostre
beau filz, il n’y a guieres que nous nous sommes veuz ;
20 venez vous en soir. » Si le prent par la main et le
maine asseoir auprès de luy, puis dit au roy d'An¬
gleterre : « Prenez place ou il vous plaira. » Les barons
de Jehan de Paris firent asseoir les aultres, et quant
tout le monde fut assis, le roy d'Espaigne parla en
25 ceste maniéré : « Jehan de Paris, si je ne vous nomme
aultrement, il me doit estre pardonné, car voz gens
<•5 iv® ne nous ont voulu nommer voz tiltres. || Toutesfoiz
vous soyez le tresbien venu en ce pais, qui est du tout
a vostre commandement. »
1 L qui — 2 L Adonc ent. en — 5 L grans seigneurs et
manque — 11 L genoulx — 12 L qui — 13 L haulte —15 L il
se—i8Let noble manque — 20 Adonc le print — 21 L
mena a.
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76
JEHAN DE PARIS
5
io
15
« Grantz mercis », dit Jehan de Paris.
« Je vous prie, » dit le roy, « qu’il soit vo9tre bon
plaisir de nous faire cest honneur de venir jusques-
au palais veoir les dames, que moult fort vous dé¬
sirent. Si y trouverez le roy et la royne d’Arragon,
les roys de Navarre et de Portugal, et plusieurs-
aultres dames et grans barons et seigneurs. Si ne
serez pas si honnestement traicté ne receu comme
céans, mais de belles et honnestes dames et damoi-
selles y a, que vous feront bonne chere. » Les gens du
roy anglois estoient tous marris de la grant humilité
et amour que le roy d’Espaigne monstroit a Jehan
» dit Jehan de Paris, a vous ne
les dames n’estes pas a refîuser ; si ferons collation.
de Paris, a Vrayement,
et puis les irons veoir. »
Comment Jehan de Paris fit apporter espices et
confitures de toutes sortes, et vins de plusieurs
façons et couleurs.
Tantost apportèrent espices et confitures de toutes
20 sortes en grans couppes d'or et de pierrerie ; après,
f° 52 les vins de plusieurs maniérés, dont le roy || estoit
tout esmerveillé. Quant ilz eurent fait la collation.
Jehan de Paris dit au roy : « Or sus, allons quant il
vous plaira. » Si print le roy par la main dextre,
25 et le roy d’Angleterre par la main senestre, et se
mectent a chemin. Et quant il fut a la porte de son
logis, il dit au cappitaine de la garde qu’il ne menast
que ung peu de gens, tous les barons, et les cent
hommes de son habit. Tantost ledict cappitaine ce
30 mit devant avec cent hommes d’armes pour faire
4 L qui — 7 L aultres grans seigneurs dames et barons.
Si ne — 9 L dames et manque — 10 qui — 21 L r. d’Es¬
paigne — 26 L en c. — Et q. il f. arrivé — 26-27 L de son
logis manque — 29 L Incontinent le c.
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JEHAN DE PARIS
77
voye, car grant estoit la presse du peuple de tous estaz.
Les dames et seigneurs qui estoient demorez au
palais furent tous esbays quant ilz virent que les
deux roys tant demeuraient, mais il vint ung cheva-
5 lier courant qui vint dire : « Sus, apprestez vous, car
veez cy venir les plus belles gens et les mieulx en
point que jamais furent veuz sur la terre. » Grant
joye eurent les dames et seigneurs et sur tous en eut
grant joye la pucelle a qui le cueur tout sautelloit
10 de joye. Le roy d’Arragon print la royne d’Espaigne,
et sa fille fut menee par le roy de Navarre, et le roy
de Portugal print la royne d’Arragon, et les aultres
princes et barons prirent chascun dame et damoi-
i° 52 v° selle, et se mirent en tresbelle || ordonnance. Si les
15 allèrent ung peu veoir venir de loing par les fenestres,
puis se mit chascun en sa place en disant l’ung a
l'aultre :
20
*5
30
« Voyez comment celuy prent honneur devant
les roys, que tous deux les mayne et marche le pre¬
mier ; par Dieu, il est homme de grant haultesse et
audace, et ne monstre pas qu’il soit en païs estrange. »
« Certes, » dirent les aultres, a il est par tout le plus
fort, que luy donne ce courage. »
« Et, par Dieu, » dit la pucelle, « la fierté qu’il a luy
siet moult bien, car c’est ung droit mirouerdebeaulté. »
Et a tant veez cy venir et entrer ses hommes de la
garde qui tous ensemble saluèrent la compaignie,
et puis se vont sarrer en une part contre ung coing
de la salle, qui sembloit que tous cent ne tinssent
pas la place de quarante.
2 L les s. — demorez manque — 3-5 L ou palais se des-
conf ortoient, en disant que J. de P. ne viendrait point, puis
a ue les deux roys demouroient si longuement, mais tantost
... — S. mesdames appr. tout — 8 L les s. — 13 L dame
ou — 18 L Ne voyez vous pas c. — 20 L par D. manque
— 22 L disoient — 26 L venir et manque — les h. — sa
g. — 27 L que — 28 L et se vont tirer — une part contre
manque — 29 L qu’il
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7 8
JEHAN DE PARIS
Comment Jehan de Paris entra en la salle ou
estoient les seigneurs et dames qui luy vindrent
au devant.
Estre arrivé, Jehan de Paris, entre les deux roys
5 d’Espaigne et d'Angleterre, entrèrent en ladicte
f° 53 salle : les seigneurs, dames et damoiselles || leur
vindrent au devant. Jehan de Paris salua les roys
d’Arragon, de Navarre et de Portugal, puis osta
son chappeau et baiza les deux roynes. Après print
io la pucelle par la main bien priveement et la baisa
moult doulcement en disant : « Je vous mercie, ma
doulce seur, de vostre présent. » Adonc elle rogit
ung peu et s’enclina jusques bien bas. Puis dit Jehan
de Paris a ses barons : « Allez baiser toutes ces dames,
15 et nous nous irons reposer. » Si print les deux roynes
par les mains, et dit au duc d’Orléans qui après luy
venoit, que luy amenast la damoiselle. Si s’en va
seoir au plus noble lieu de toute la salle, qui moult
grande estoit, et se assit au milieu des deux roynes.
20 Puis dit au duc d’Orléans, son cosin : « Amenez moy
ce que vous ay baillé ; vous n'estes pas si honteux
que vous ne prenez du meilleur endroit, » dont chas-
cun se mit a rire. Puis dit haultement : « Messeigneurs,.
prenez place ou bon vous semblera, car nous avons
25 prins la nostre. » Si commença a deviser avecq la
pucelle, et tous les roys et grans princes et dames et
damoiselles le plus que peurent se approucherent
f° 53 v® pour les ouyr deviser. Et en || parlant, la pucelle dit
a Jehan de Paris : « Sire, vous avez amené une moult
12 L lors — 16-17 C duc de Normandie — emprès luy
estoit — qu'il 1 . — 18 L asseoir — 19 L deux manque —
20 L son manque — 23 N rire, car nous avons prins la nostre.
Puis... — 24 N semblera, car quant a moy je suis bien»
Si commença... — 27 qu’ilz p.
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JEHAN DE PARIS
belle armee, la mieulx en point que jamais l'on vit
en ces contrées. »
«Ma mye,» dit Jehan de Paris, «je l’ay fait pour
l’amour de vous. »
« Et comment, » dit la pucelle en rogissant, « pour
l’amour de moy ? »
« Je le vous diray, » respondit il ; « j’ay ouy dire que
l’on vous de voit combatre demain, et pource je vous
viens offrir si vous avez point a faire de mes gens
d’armes, qui ont bonnes lances et roiddes. » Au mot
fut moult grant le bruit parmy la salle de rire, car
tous escoutoient diligemment, a Sire, » dit la pucelle,
toute hontetise, « je vous mercie de vostre offre, car
il n’y fault pas si grande assemblée. »
« Sainct Jehan, » dit il, « il est vray, car ce sera corps
a corps en champ de bataille estroit. » Jamais vous
ne veistes tant rire comme ces seigneurs et dames
rirrent des questions qu’il luy faisoit. Si dit le roy
de Navarre au roy d’Espaigne : « Oyez vous pas
cest homme que mon cosin vostre beau filz blas-
moit, en disant que par foiz il dit les motz d’ung
follastre ? Par Dieu, je croy que non fait, mais les
baille si très couvers que l’aultre ne les peult entendre..
Si vouldrois bien que || les luy fissions explicquer. »
« Je le veulx bien, » dit le roy, « mais j'ey peur de luy
desplaire, car sur ma foy c'est la plus plaisant créa¬
ture que je visse oncques. Si suis tout ravy de luy ;
s’il vouloit, il acquerroit beaucop de dames. »
« Par ma foy, autant vous en dis. Si seroit bon de le
faire boire. »
« Voire, » dit le roy, « mais nous ne pourrions ainsi
faire comme il nous a fait. Pleust a Dieu que vous y
eussiez esté. »
8 L demain c. — g L que se — io L roides, que les aurez
pour vous secourir. De ce mot... — n L par — 17 L les.
d. — 24 L vouldroye — 25 L r. d’Espaigne
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JEHAN DE PARIS
3o
« Amen, » dit il, « mais ilz ne s’en iront encore, si
desire fort avoir accoinctance a luy. »
Comment le roy fit apporter pour faire colation
a Jehan de Paris.
5 En tant le roy commenda apporter colation qui
tost fust preste. Et le maistre d'ostel de leans vint
dire a ung des barons de Jehan de Paris comment
il le ferait boire. « Attendez, » dit celuy, « je vois quérir
celuy qui l’en sert, que luy portera. » Et incontinant
io celuy alla dire au duc de Normandie qufe l’on vouloit
servir de vin. Le duc appella l’escuyer et luy dit
qu’il allast prendre la couppe pour servir de boire,
ce qu’il fit incontinant, et deux aultres escuyers
<• 54 v° aussi qui prirent chascun une couppe, et || les vindrent
15 présenter toutes trois a Jehan de Paris, lequel print
la sienne et commenda bailler les aultres deux aux
deux roynes en disant : « Bevons nous trois pour des-
pescher, et les aultres bevront quant il leur plaira. »
Si beut sans riens actendre, puis bailla sa couppe
20 a la pucelle que devant luy tenoit, en disant : « Tenez,
ma mye, j’ay beu a vous, si croy bien que ja ne me
craindrez. »
a Par Dieu, » dit la pucelle, « il n’y a cause pour quoy;
si vous en mercie de bon cueur. » Les roys et aultres
25 seigneurs et dames beurent, que fort s'esmerveilloient
dont Jehan de Paris prenoit ainsi l’honneur sur tous
les roys, qui estoient plus vieulx que luy.
Quant colation fut faicte, les roys et dames s’apro-*
3 L roy d’Espaigne — 5 L Le r. com. qu’on apportast a
faire col. — 9 L sert. Alors le duc de Normandie appella
l’escuyer, et luy dit qu’il allast... —13-14 L esc. avecq luy
aussi en pr. ch. une et les v. toutes près, a J. de P.
— 17-18 L pour despecher manque — 21 L je cr. — 24 L les
a. — 25 L qui
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JEHAN DE PARIS
81
cherent de Jehan de Paris pour railler et deviser
avecques luy. Si luy demanda le roy de Navarre :
« Jehan de Paris, mon doulx amy, que dictes vous de
nostre nouvelle mariee ? »
5 « Certes, » dit il, « je n’en sçaurois dire que tout bien
et honneur, car il me semble que Dieu l’a parfaicte
a son loisir, que rietns n’y a oublié. Si n’a besoing
que d’un bon officier. »
a Et quel officier, sire ? » dit die.
io « Or le demandez a messeigneurs, » dit il, « savoir
moult s’il le vous sçauront nommer. »
f° 55 o Par ma H foy, » dit le roy de Portugal, a voz motz
sont si fors a entendre que nous ne sçarions que
exprimer ; si vous prie que le nous vueillez nommer. »
15 « Par ma foy, » dit il, « c’est chose bien aizee a savoir,
car je croy bien que de maistre d’ostel, d’escuyers
ne de secrétaires est elle bien fomye, mais voulen-
tiers quant dames sont loin de leur pays, elles en
désirent souvent avoir des nouvelles, et pource
20 elle a bon besoing du bon chevaucheur. » Quant ilz
entendirent ces parolles, chascun se print moult fort
a rire. « Or, par Dieu, » dit le roy d’Espaigne, « sire,
vous sçavez tresbien ce qu'il fault aux femmes, mais
en voz motz il fault tous jours glozes. »
25 Comment le roy d’Espaigne demanda a Jehan de
Paris l’exposition des motz qu’il avoit ditz au
roy d’Angleterre son beaufilz.
« Si je n'avoye peur de vous desplaire, » dit le roy
d’Espaigne, « je vous demanderoye l'exposition d'aul-
2-4 L Navarre qu’il luy sembloit de leur nouvelle mariee.
— 5. L scauroye — 14 L prions — 15 L Vrayement,
dit il, c'est ch. — 17 L et de — 20 L elle manque — d’un
bon c.
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*°55 v
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15
20
25
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1° 56
82 JEHAN DE PARIS
cuns motz que vous avez ditz en chemin a mon beau
filz. >
« Certes, » dit Jehan de Paris, « demandez ce qu'il
vous plaira, car riens ne me sçauroit desplaire. » ||
« A vostre congié dont,» dit le roy d’Espaigne,
« je vous en vois dire ung. Mon beau filz d’Angleterre
m'a dit, que quant vous veniez, ung jour que pleu-
voit tresfort, vous luy dictes que luy qui estoit roy,
devoit faire porter a ses gens des maisons pour eulx
garder de la pluye en chevauchant. Si ne puis entendre
comme ces maisons pourroient aller ne qui les por-
teroit. » Jehan de Paris ce print moult fort a rire
puis luy dit :
t Certes, c'est bien aisé a entendre si vous eussiez
esté sur le lieu, car il pouvoit bien prendre exemple
a moy et a mes gens qui prismes bons manteaux
et chapperons a gorge avecq noz oseaulx qui nous
gardoient bien de la pluye. Et quant il faisoit beau
temps, si les mections sus nous bautz, et se sont les
maisons que je disoye a vostre beau filz qui estoit
moillié, luy et ses gens, comme s’ilz fussent plongez
en la rivière. »
« Haa, » dit le roy, « par Dieu, vous en dictes la
vérité. »
« Vrayement, » dit le roy de Portugal a l’oreille
du roy d’Espaigne, « cestuy n’est pas si fol comme
vostre beau filz disoit, ains a ung moult beau et vif
entendement de son eage. »
« Encore vous en demanderay une aultre chose, »
se dit le roy d’Espaigne, « s’il est vostre plaisir. C’est
que ung aultre jour vous || luy dictes qu'il ne faisoit
porter a ses gens ung pont pour passer les rivières. »
1 L dit — nostre b. — 7 L qu'il pl. — 12 L moult fort
manque —14-15 L cela est — entendre, car, si vous y eussiez
esté sus le lieu, vous l'eussie2 bien congneu, et p. — 17 L
qu'ilz — 19 L nous les — sur — 21 L 1 . et les siens —
29 L demanderoys je. — 31 L distes pourquoy il ne
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JEHAN DE PARIS
83
« De cela ne fault il pas grant exposition, » dit
Jehan de Paiis, « car elle est de mesmes a la première.
H est vray que par de ça Bayonne, ung jour nous
trouvasmes une petite rivière bien creuse et roide.
5 Le roy d’Angleterre et ses gens, qui estoient mal
montez, se mirent dedans pour passer, dont il s’en
noya bien soixante des plus mal montez, et je passey
après avec mes gens que n’eurent nul mal, et quant
nous fusmes passez, le roy me fit ses plains de ses
10 gens qui estoient noyez, et lors je luy dis qu’il devoit
faire apporter ung pont pour les faire a saulveté
passer les rivières, c'est a dire bons chevaulx comme
ils virent bien les miens, qu'ilz n’eurent aulcung
m al. Je cuydoie bien qu'il l’eust entendu. »
15 « Par Dieu, » dit le roy de Navarre, « bien le luy
bailliez par entendre. »
« Or puis que tant nous en avez dit, » dit le roy
d’Espaigne, « je vous prie que nous declairez le tiers,
et plus ne vous en parlerons. »
20 « Je vous ay dit que tout ce qu’il vous plaira me
plaist, pouice n'en faictes difficulté. »
« Je vous prie donc », dit le roy d’Espaigne, « que
vous nous declairez comment vous entendez ce que
f° 56 v° vous luy || dictes que vostre feu pere estoit venu
25 en ce païs il y avoit environ quinze ans, et avoit
tendu ung lax a une canne, et que vous veniez pour
veoir si la canne estoit prinse. »
« De cela, » dit Jehan de Paris, « je ne blasme point
le roy d’Angleterre, car il est bien fort a entendre.
30 Et toutesfoiz, puis qu’il vient a propoz, je suis con¬
tant de le vous declairer. Or, entendez que c’est.
H est vray qu’il y a environ quinze ans passez que le
1 L dit J de P. mangue — 8 L qui --g L roy d’Angleterre.
— 11 L faire manque — pour faire ses gens a s. passer
30 L suis contrainct
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84
JEHAN DE PARIS
roy de France, feu mon pere, vint en ce pays pour
remectre vostre royaulme en vostre obéissance,
et lever le siégé a la royne vostre femme, que veez
cy, et quant il s'en voulut aller, tous deux luy don-
5 nastes vostre fille pour icelle marier ou bon luy
sembleroit, et il vous respondit que ce seroit avecques
moy, et c’est le lasson, et vecy la canne que je suis
venu veoir ci elle est prinse. »
Comment Jehan de Paris rebrassa ses habillemens
io pour demonstrer qu’il estoit, et fit rebrasser
celles des ducz d’Orléans et de Bourbon qui
estoient avecq luy.
Alors qu’il eut fini le parlement avecq le roy
d'Espaigne, rebrassa sa robbe, que dedans estoit
15 d'ung velours bleu semé de fleurs de lis d’or. ||
f° 57 Quant le roy et la royne d’Espaigne ouyrent ces
parolles, tous deux se gecterent a ses piedz avec leur
fille en disant : « O trespuissant et noble roy, pour
Dieu plaise vous nous pardonner nostre grant offence,
20 car tout ce que vous avez dit est vray, et bien
le sçavons et la plus part de tous mes barons
que icy sont ; si suis content d'en recepvoir telle
pugnition comme il vous plaira a ordonner. Et quant
est de ma fille, bien sçay qu’elle n’est pas digne
25 d'estre conjoincte avecq vous, mais dès maintenant
je la vous livre pour la marier a celuy que sera vostre
bon plaisir, et a celuy baille dès maintenant la pos¬
session de mon royaulme. »
Le roy Jehan de France les leva et moult les mercia,
30 puis dit a la pucelle : « Ma mye, vous avez ouy ce
que vostre pere et mere ont dit ; que en dictes vous,
13 L finé — 14 L il rebr. — 22 L qui
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JEHAN DE PARIS 85
car le fait vous touche ? Voulez vous le roy d’Angle¬
terre ? »
« Treshault et puissant seigneur, je veulx tenir
de point en point, » dit la pucelle, « ce que mon pere
5 vous a dit, car les premières promesses doivent tenir.
Si me tiendroye a bien heuree si j’avois ung de voz
barons de vostre royaulme. »
p» 57v® « Or me dictes donc lequel vous || voulez, car
veez en cy belle compaignie. Regardez dessoubz
10 leurs robes, car chascun porte ses armes. »
Comment le roy Jehan commenda au duc d’Or-
leans et de Bourbon , et a plusieurs aultres, qu'ilz
rebrassassent leurs robes.
15
20
25
i° 58
Lors fit le roy Jehan rebrasser toutes les robes
desdis barons, que moult beau veoir faisoit. Si se
firent congnoistre les plus aagez que en Espaigne
avoient estez avecq le feu roy, comme les ducz d’Or¬
léans et de Bourbon et plusieurs aultres barons.
Le roy Jehan demanda de rechief a la pucelle :
a Avez vous advisé lequel vous voulez de ceulx icy
ou ce vous y voulez encores pencer ? »
« Treshault seigneur, » dit elle, « a moy n’appartient
pas de choisir, mais celuy que vous plaira me plaist
en ensuivant la promesse que monseigneur mon
pere fit au vostre. »
« A, par Dieu, vous estes fine femme, » dit le roy
Jehan, « puis que vous dictes que vous voulez tenir
la promesse de vostre pere. C’est a dire que je doy
tenir aussi la promesse que le mien fit, c’est que vous
seriez ma femme. » Alors se || mirent tous a rire,
6 L j'avoye — 16 L qui — 17 L le d. — 18L b. et sei-
gneurs — 23 L qu'il vous — me plaira
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JEHAN DE PARIS
fors que les Anglois. « Or sa, » dit le roy Jehan, « par
vostre foy, vouldriez vous bien estre ma femme
si vostre pere et mere le vouloient et si je m’y con-
sentoye ? »
5 « Sire, c’est une question ou il ne fault point de
responce, car bien pouvez sçavoir qu’il n’est chose
au monde que tant je désirasse. »
a Or donc, ma mye, et je m'y consens, et vous
prometz espouser le matin, au plaisir de Dieu et de
io vous amys. »
Le roy d’Espaigne et la royne le mercierent moult
fort, et les roys d’Arragon, de Navarre et de Por¬
tugal luy vindrent demander pardon de ce qu’ilz
ne luy avoient fait l’honneur que luy estoit deu.
15 « Sire d'Angleterre, » dit le roy de France, « vous ne
devez estre mal content de cecy, car elle estoit
mienne passé a quinze ans, si n’ay voulu faulcer la
promesse de feu mon pere. »
Comment le roy d’Angleterre s’en alla de Burgues
20 bien marry et courrossé quant il vit que le roy
de France luy avoit osté celle que tenoit son
cueur et sa fiensee.
Voyant toutes choses, le roy d’Angleterre fut
f® 58 V 0 moult marry et courrossé. Si se || partit du palais,
25 et dès l’heure s’en alla monter a cheval et s’en alla,
luy et ses gens, en leur païs les plus hastivement
qu’ilz peurent. Après le despartement dudict roy,
commença la feste grande et planteureuse par le
palais, aussi fit elle par la cité, quant l'on sceut
30 que c’estoit le roy de France qui espousoit la fille.
12-13 L de Port, et de Nav. — 14 L qui — 20 Les
jeuillets 65 et 66 (bien marry, p. 86, 1. 20 à p. 89,1. 3, et il)
manquent en L
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JEHAN DE PARIS
87
Le soupper fut moult grant et servis de plusieurs
entremetz que venoient de la cuysine du roy de
France, et moult fut regardee la vexelle en quoy
il estoit servy. La pucelle estoit si joyeuse qu'on ne le
5 sçauroit racompter ne dire, si m'en passe aussi
pour cause de briefveté.
Quant vint le lendemain au matin, le roy Jehan
envoya de moult riches bagues a la pucelle, et si
luy envoya de vexelle d’or pour ung buffet, et ung
10 aiütre buffet de vaixelle d’argent et ung pavillon
tout fait de fleurs de lys chargié de pierrerie le plus
riche que l’on eust jamais veu, et luy envoya ses
tailliendiers pour luy faire habillemens a la mode de
France, et aussi a toutes ses damoiselles. il
f» 59 Comment le roy de France espousa la fiUe du roy
d’Espaigne en grant triumphe et honneur
a Vahit du païs, ors mis la coronne qu'elle por-
toit.
Le jour venu que les nopces ce dévoient faire,
20 si esposa le roy Jehan la fille au roy d’Espaigne
en la ville de Burgues, et en l’abit du pais, ors mis la
coronne que le roy Jehan luy donna, qui moult riche
estoit. De la feste, des triumphes, des honneurs
et des services qui y furent faitz, je m’en passe pour
25 eschever la matière.
Quant vint le soir, le roy Jehan dit que point ne
cocheroit au palais, et pource furent meneez les dames
en son logis avecq la mariee. Quant elles virent les
merveilles et richesses qui y estoient, toutes disoient
30 que a bonne heure estoit la pucelle nee d'avoir ung
tel prÿice espousé, et qu’elle avoit fait en peu d’heure
ung beau change. La pucelle estoit si tresjoyeuse
qu’elle ne sçavoit quelle contenance faire. Ce pendant
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JEHAN DE PARIS
que les dames la desabilloient, le roy Jehan arriva
avecq belle compaignie, si dit a sa mye : « Et puis,
i°59v°ma mye, vous desplaist il point d’avoir laissé H le
palaix de vostre pere ?»
5 « Certes, mon redoubté seigneur, il ne le me fault
pas demander, car je n'euz jamais si parfaicte joye
comme j'ay eu quant je me suis trouvée céans.
Aussi n’est a comparer le palaix de monseigneur
mon pere a vostre logis, mais encores vous dis je
io plus, que quant vous n’ariez riens que vostre noble
et redoubté personne, si vous ayme je mieulx que
tout le demourant du monde. » Ce mot pleust moult
fort au roy, si la corut acoler et baiser en luy disant :
« Ma mye, ce mot jamais ne sera oublié. Or sa, que
15 donrez vous a ses dames et damoiselles, que tant de
peine ont prins pour vous ? »
« Monseigneur, » dit elle, « je ne sçay. »
« Veez la, » dit il, « ces six coffres plains de bagues
et de draps d’or ; despartez les ou bon vous sem-
20 blera, car pour ce faire ont ilz estez apportez. »
La pucelle se agenoilla et moult humblement le mer-
cia, mais il la leva bien tost et luy dit que plus ne le
fit, mais que priveement a luy parlât, comme de
pareil a pareil. « Il n’est pas raison », dit la mere.
25 « Et je le veulx ainsi, » dit il, « et si luy commande
despartir ces bagues et joyaulx aux dames et damoi¬
selles selon leur qualité, » dont elles prisèrent fort le
i° 60 noble || roy de France.
Comment on coucha la pucelle et comment le roy
30 de France s’alla coucher auprès d’elle.
%
Après que l'espousee eut esté desabillee, se cocha,
puis s’en allèrent les dames et damoiselles retirer
chascune en son lieu. Si vint incontinant le roy de
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JEHAN DE PARIS
10
France, a qui il tardoit bien l'heure, en la chambre;,
lequel fut tantost desabillé. Si ce mit auprès de celle
qu'il aymoit par dessus toutes créatures, et il n’avoit.
pas tort, car c'estoit la plus doulce, la plus humble,
la plus belle, la plus sage, la plus honneste et la.
mieulx moriginee que fut pour lors en tout le monde.
Grant joye s'entrefirent les deux amans, et firent de
beaux passetemps durant la nuyt, comme voz aultres,
jeunes gens que bien aymez quelque belle jeune fille,
quant la povez tenir entre voz bras : Dieu scet le
plaisir et la joye que vous avez. Si l’engrossa celle
nuyt le roy d'un beau filz, que despuis fut roy de
France.
Et quant vint l’endemain, a heure de lever, le roy
15 Jehan se leva et s'en alla railler avecq ses barons-
que moult joyeulx estoient de leur seigneur que tant.
f° 60 v® honnestement || son cas conduisoit. Les dames vin-
20
drent veoir la nouvelle royne que moult bonne chère
leur fit, et ainsi comme ilz la cuydoient habiller,,
vint ung maistre taillandier du roy qui leur dit
a genoulx : « Mes dames, ne vous desplaise, car
elle doit aujourd'uy estre habillée a la mode fran-
çoise. »
« Helas, mon amy, » dit la royne de France, « je vous
25 prie que je y soye habillée, car bonne Françoise suis
et seray tout mon vivant. »
Comment Us costuriers et taiUiandUrs du roy
Jehan habiUerent la royne a la mode de France.
Incontinant vindrent escuyers et costuriers de
30 par le roy Jehan mectre la jeune royne en point
9 L quant bien — 1 2 L qui — 14 L l'end, matin —
16 L qui m. — 18 L nouv. marie*- qui — 19 L elles —
20 L que — 24 nouvelle royne --29 L vind. tailliendiers et
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JEHAN DE PARIS
5
1 ° 6l
10
15
20
a grant diligence. Si luy vestirent une moult riche
cotte d'ung drap d’or cramoisi, et par dessus une
robe d’ung velours bleu semé de fleurs de lis d’or,
tant belle et tant mignonne que avecq la beaulté
qu’elle avoit sembloit plus divine qu’humaine.
Puis luy mirent en la teste ung atour merveilleuse¬
ment beau et riche. Si luy fut mis autour ung colier
d’or || tout couvert de rubis, de diamans, et d’esme-
rauldes, et y avoit au millieu ung escharboucle que
rendoit une grant lumière. Et ainsi comme l’on
l'abilloit, vindrent les roys d’Espaigne, de Portugal,
de Navarre, et d’Arragon, qu’ilz trouvèrent le roy
Jehan qui estoit avecq ses barons. Si le saluèrent,
et il les recueillit moult doulcement, puis luy deman-
dirent comme il luy estoit depuis a soir. « Moult
bien, la Dieu mercy, si trouverez vostre fille sayne
et saulve. »
o Nous l'irons veoir, par vostre congié », dirent les
quatre roys.
« Et je y vois avecques vous, » dit le roy Jehan,
« pour veoir et oyr qu’elle vous dira. » Et quant il z
furent entrez en la chambre et ilz virent la royne de
France ainsi habillée, luy firent la reverence deue
comme a royne appartient.
25 Comme le roy de Navarre, parlant a la royne de
France, luy dit que les fleurs de lis luy estoient
monteez dessus.
Quant les quatre roys eurent fait la reverence
a la nouvelle royne, elle leur rendit leur salut et leur
5 L beaulté qui estoit en elle s. — 7 L puis luy — mis au
col ung — 12 L qui — 15 I comment — 20-21 L II me
plaist bien, dit le roy J. et si iray avecques vous pour ouyr
qu’elle vous dira. — 22 L et virent — 24 L a telle r.
appartenoit — 25 L comment — 27 L montrez
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JEHAN DE PARIS
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fit moult bonne chiere. Si furent moult esbays de
4 ? 61 v® la veoir en si riche estât, || si luy dit le roy de Navarre
en riant : « Comment, ma dame ma cosine, les fleurs
de lis vous ont monteez dessus le corps ? »
5 « Ouy, » dit elle, « beau cosin, mais encores en y a il
beaucop plus par dedans, que jamais n’en sauldront. »
Quant le roy Jehan l’entendit, il en fut merveilleuse¬
ment joyeux, si n’en fit nul semblant. Quant tout
fut appresté, on alla a l’esglise, qui fut moult riche-
10 ment tendue de fleurs de lis, et le roy les donna
a l’esglise, et tous les haomemens de l’autel, qui
grant richesse valloient.
Que vous iroys je plus racomptant ? La feste dura
quinze jours, si donna le roy Jehan de moult riches
35 dons au roy et a la royne d'Espaigne, ses beau
pere et mere, si fit il aux roys d'Arragon, de Portu¬
gal et de Navarre, et a leurs femmes, et generalle-
ment a tous les chevaliers, barons, seigneurs, dames
et damoiselles, tant que chascun le tenoit au plus
2,0 vaillant et riche prince que fut au monde.
Comment le roy Jehan print congié de son beau
pere et de sa belle mere pour s’en retomer en
France, et comment la royne de France ploroit
pource qu’il avoit dit que la lairroit en Espaigne.
4 ° 6» || Après que les nopces furent passeez, le roy de
France vint au roy d’Espaigne et la royne, présent
leur fille sa femme, si leur dit : « Beau pere, et vous,
belle mere, vous sçavez comme j’ay grant charge
de mon royaulme gouverner et entretenir, et si ay
30 avec moy la plus part de mes barons, si ay laissé
2 L Adonc luy — 4 L montez — 10 L lis, lesquelles le r.
donna a ladicte — 24 L pource qu’elle avoit ouy dire qu’elle
demouroit en Esp. — 26 Lala — 30 L j ’ay laissé
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JEHAN DE PARIS
ma mere seulle que grant désir a de me revoir.
Pource, si est de vostre plaisir, me donnerez congié,
et doubtant vous desplaire, ne vous oze demander
licence d’emmener ma mye, car si c’est vostre plaisir
5 qu’elle demeure, je la vous recommande. Je luy
laisseray son estât comme a telle royne appartient,
car de voz biens ne veulx je qu’elle despende ung
denier. Je vous prie que traictez bien vostre peuple,
et le plus que pourrez le gardez de oppresser, et ilz.
io prieront Dieu pour vous. » En disant ces parolles
la jeune dame fondoit en lermes, voyant qu’elle
estoit pour demeurer, et que son amy s’en alloit
sans elle.
Oyant le roy d’Espaigne ce que le roy de France
15 luy avoit dit, luy respondit : « Monseigneur mon filz,
puis qu’il vous a pieu de me faire cest honneur que
d’avoir prins ma fille a femme, je vous supplie
f® 62 v° que || ne la vueillez laisser, car sans vous elle ne
pourroit durer, comme la raison bien le vouldroit.
20 Si vous supplie que en ce royaulme vueillez commectre
telz gouverneurs comme il vous plaira, car dès main¬
tenant je vous livre le royaulme. »
« Monseigneur, » dit le roy de France, « qu'est ce que
vous avez dit ? Je vous prie que jamais n'en soit
25 parlé, car de ce royaulme et du mien tant comme
vous vivrez pourrez faire et disposer a vostre vou-
lenté, car soyez seur et certain que vostre royaulme
ne voz biens ne m'ont point esmeu a avoir vostre
fille que icy est, mais sa bonne renommee. Et puis
30 que c’est vostre bon plaisir que je l’en mayne, j’en
suis moult joyeulx, ce elle y veult consentir. »
Quant la royne de France ouyt les parolles que le
1 L qui — 2 L c'est vos. — donrez — 4 L s’il — 6 L
lerray — 9 L vous pourrez — oppression — 11 L larmes —
12 demourer — 16 pieu me f. — 29 L qui icy — 31 L s'i
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JEHAN DE PARIS
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roy Jehan avoit dictes, elle se gecta a genoulx de¬
vant luy en disant : « Mon tresredoubté seigneur,
pour quoy demandez vous mon consentement ?
Car sur ma foy je n’en ay point, si non ainsi comme
5 le vostre le meyne, et vous asseure pour tous-
jours que vous ne sçariez vouloir chose qui ne me
pleust, et s’il estoit possible que je peusse sçavoir
toutes voz voulentez, a mon pouvoir je les acom-
plieroye. » ||
f° 63 Longuement parlèrent ensemble de ceste départie
que trop seroit longue a racompter. A la fin, après
plusieurs parolles, pleurs et regretz, prinrent congié
les ungs des aultres.
Comment le roy de France et sa femme la royne
15 partirent d’Espaigne pour eulx en aller en
France.
Avoir prins congié les ungs des aultres, le roy
de France et la royne ce partirent d’Espaigne, et
firent tant par leurs journées qu'ilz arrivèrent en
20 France, ou ilz furent receuz par les bonnes citez et
villes a grant honneur et triumphe, et firent tant
qu’ilz arrivèrent a Paris, ou la réception que l’on
leur fit seroit trop longue a racompter, car grant
honneur leur fut faict, et aux seigneurs d’Espaigne,
25 que leur dame avoient conduitte. Si demeurèrent
en France six mois, pendant lequel temps firent
bonne chere, si s’en retomerent en Espaigne. Et au
bout de neuf moys fit la royne ung beau filz, et au
bout de cinq ans en fit ung aultre, lequel fut roy
6 L sçauriez demander c. — 7 L plaise — 24 N furent f.
— 25 L qui
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JEHAN DE PARIS
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f»6sv«d*Espaigne après || le decèz de son grant pere, et le
premier fut roy de France après son pere, que
longuement vesquit, et que tint son royaulme en
bonne paix et union. Puis trespasserent de ce siecle
5 pour aller en la gloire etemelle, ou je prie a Dieu
qu’il nous doint grâce que y puissions parvenir.
Amen.
2 L qui 1 . v. et qui t.
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INDEX
DES NOMS DE PERSONNE ET DE LIEU 1
Ancien Testament, 74, 16, sujet
de tapisserie.
Angleterre, 19, 18 ; 20,16 ; 39,
3. etc.
Angleterre (roi d’), x8, 13 ; 18,
13, etc.
Angloii, 19, 7 et 16 ; 23, 17, etc-
Anne, 18, 17, fille du roi et de la
reine d'Espagne.
Arragon (reine d’), 44, n; 46,
28. etc.
Arragon (roi d’), 44, 10 ; 46,
11, etc.
Artenay, 33, t, bourg du Loiret,
à 20 ML N. d'Orléans.
Baionne, Bayonne, 8, 26 ; 37,
28 : 38, 22, etc.
Beau sse, 27,14 ; 27, 18, la Beauce.
Biscaye, 9, 2.
Bourdeaux, Bourdeaulx, 8,
26 ; 27,15 ; 31» 26, etc.
Bourbon, Borbon (duc de), 21,
28 ; 22, 17 ; 26, 3 ; 73 » 20, etc,
Burges, Burgues, 9, 14 ; 9, 20 ;
43, 4, etc., Burgoe.
x. Les chiffres renvoient à la page
Chippre, 5 7, 19, voy. à or.
Dieu, 3, 3; 11,23; 14. 4, etc.
Etes Favisre, 38, 21, Herbe
Faverie, aujourd’hui La Bou-
heyre, canton de Sabres, depar¬
tement des Landes.
Engleterre. Ct. Angleterre.
Espaigne, 5, 30 ; 8, ai, etc.
Espaigne (reine d’), 5, 17 ; 6,
28, etc.
Espaigne (roi d’), 4, 1 ; 4, 18,
etc. ; 94, 1, petit-fils du précé¬
dent.
Estampes, Estbmpes, 27» 16 ;
27, 18 ; 27, 28.
e
France, 4, 5 ; 4, 12, etc.
France (reine de), 20, 27, etc. ;
89, 24 ; 91, 23. etc., femme de
Jehan de Paris.
Franck (roi de), 4, 2, etc. ; 20,
22 ; 21, 16, etc., fils du précè¬
dent ; 89, 12 ; 94, 2,Jls du pré¬
cédent.
I François (les), a8, 26, etc.
et à la ligne.
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*96 INDEX DES NOMS DE PERSONNE ET DE LIEU
Gabriel, 60, 29 ; 61, 2, page du
héraut de J. de P.
Grenade (roi de), 3, 10.
Jehan, 4, 7, fils du roi et de la
reine de France.
Jehan de Paris, 27, 9 ; 27, 20,
etc.
Jehan (Sainct), 79, 15, juron .
Jesuscrist, n, 21,
Lencastrk (conte de), 19, 6 ;
19, 27.
Londres, 19, 20; ao, 5.
Navarre (roi de), 44, *1 ; 54 ,
• 16. etc.
Normandie, 20, 19.
Normandie (duc de), 80, 10
Orléans, 27, 13 ; 32, 17, etc.
Orléans (duc d’), 21, 28, 22,
17, etc.
Paris, 4, 9 : 7 . 5 . etc.
Piquault (par Sainct), 31, 21,
juron. D'après Le Duchat (éd.
de Rabelais, Amsterdam, 1711,
voL III, p. 138, note x), Pi¬
quault, ou Picault ou Picaut
serait une forme francisée du
juron suisse bigott.
Portugal (roi de), 44, 10 ; 47,
2i, etc.
Quarion (conte de), 67, 17 ; 67,
19 ; 68,18, etc., Carriân.
Seguonye, 5, 19; 7, 18; 9, 13,
etc., Ségooie.
ScfUYSSE, 34, 9, voy. k tabourin.
Troye (destruction de), 68, 28 ;
70, 12, sujet de tapisserie.
Vierge Marie, 54, 22 j $6, 9, etc.
Vincennks, 23, 13 ; 25, 32 ; 26,
a, etc.
Vincennks (bois de), 21, 4; 22,
11, etc.
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■ .*»
GLOSSAIRE
a, 16, 4; 20, 19; 22, 10, etc.,
avec ; à tout, 27, ai, etc., ara.
aChotton, 8, 1, cause.
acoler, 75, 16 ; 88, 13, se jeter
au cou de q.q.
aconceu, part. £«*». de aconsivre»
30, 11, atteint.
adresser (soi), 38, 1, te diriger.
affier, 46, 26; assurer:
allouer (soi), 40, 3, se mettre ans
gages de q.q.
amraoteur, 11, 4, instigateur.
amour, pour F— de, 30, 28 ;-39,
14, A cause de.
a
anuyt, 3a, 16 ; 30, 9, cette nuit.
atour, 90, 6, coiffure de tfte.
avouer. Soi — à ou pour q.q., 43,
‘ 9 et 14, le reconnaître pour
seigneur.'
*• I
bagues, 23, 14; 26, 9 et 17; 58,
16 ; 87, 8 ; 88, 18 et 26, objets
d’habille m en t preeieun. Voir La*
b.»rdk iLéon de), Glossaire
traçais du moyen dge,' Paris,
187a, p. 135.
bastante, 46, 23, suffisant.
bellement, 37, 19 et 21 ; 41, a,
doucement.
brochor, 66, 13, piquer.
i
I
• •
• •
camnane, 63, 7, cloche.
carreau, 37, 9, coussin carre.
chef. Mots que n’ont 'ne—’ ne i
queue, 47, 7 -
chose. C’est grant'*—, 38,- 8, il est ‘
fort probable.
ciel, 36, iâ ; 74 » 9 » Plafond.
contreactendte, 27, i$, attendre.
convoyer, 71, ro, 18 -et 29, cmi-
nier.
costillier, 26, 6, soldat armé de la
coustille ou sabre à deux tran¬
chants.
costurier, 26, 11 ; 89, 27 et 29,
tailleur.
couvrechief de plaisance, 66, 9,
long et riche volet ou lambre¬
quin qui, dans le costume militaire
d'apparat, pendait du heaume
f Grande Encyclopédie, s. v°).
\
demain, 22, 22 ; 27, 13, etc., le
lendemain.
denuncier, 11, 2, signifier.
despehdre, 32, 4 et 19; 34, 12;
92, 7, dépenser.
despens, 32, 7, frais.
dessevré, 10, 30, séparé.
diffamation, 3, 13, propos scanda¬
leux.
7
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GLOSSAIRE
98
dissimulé, «3, 23» incognito ; en
habit — 24, 15» déguisé.
donné a entendre, subst., 5, 13,
insinuation.
dont, 82, 3. donc ; 3» *3 ; 37 , ax,
d’od.
doubler, 29, 25; 43, 20; 92, 3,
redouter.
a _
droit, 31, xa ; 61, 16 ; 77 , 23, vrai.
droit (an — de), 66, 8, en tac* d*.
doit, 62, 9, acco ut u mé.
eage Estre fort ans 1 '—, 14, 20,
Hreégé.
en, 48, 20 ; 33 , lê, on.
endiner (soi), 3, si, s* laisser
entraimer ; 75 , *4 78 , * 3 ,
saluer.
enclin, 60,12, attentif.
endroit En son —» 33, 32, à sa
droite ; prendre du meilleur —,
78, 22, tirer le meilleur profit
possible de V occasion.
enserré, 33, 13, A P étroit.
entendre. Y —, 24, 1, y Peter
attentio n.
escharboucle, 90, 9, rubis. Voir
L. 1» La bords, op. cit n p. 263.
eschercr, 87, 25, achever.
esmayer (soi), 31, 23, s’ennuyer ;
4 «. 3 Î 43 , aS, s'inquiéter.
espama, 57, 13» occasion.
espieas, 76, 16 et 29, confiseries.
Voir L. dk Labokdk, op. cit.,
1 ». v» dragée.
ezerciter (soi), 6, 3, t'exercer .
flotte, 31, 25, troupe.
folia»tre, 39, 27 : 79 , aa, Ion.
folié, x6, X, maltraité.
gorre, 24, 16, pompe.
habit. De son —, 76, 29, habillé
comme lui
haultement, 36, 19, abon d amm e nt.
hausterité, 34, 17, raideur.
hocqoeton, 39, 29, etc., Petit
manteau court.
holiifan, 39, 23, é lép han t .
hosseure, 64, 17, etc., caparaçon
de cheval.
huisset,. 72, 20, petite porte à un
bottant.
impencer, 43, 15, penser.
las, lax, 42, 22 ; 48, 19 î &3, 26,
filet.
laa»on, 84, 7, JdeL
legier (de), 3, xa, aisément.
legierement, 29, 20, rapidement;
39, 33, agréahlement.
lune. Tenir ung quartier de la —,
- 47, 6, tre À moitié ton.
marches, 31, x8, parages.
mesprison, 40, 6, dommage.
meetier (estre), 20, 16, tre néces¬
saire.
mesure. De — d’eage, 30, 1, du
même âge.
mignon, 90, 4, élégant.
mignonnement, 27, 1, avec élé¬
gance.
mon, 58, xi, particule affirmative,
moriginé (bien), 18,4 et 20 ; 89, 6,
qui a de bonnes mœurs.
moult, 81, xi, particule affirma¬
tive.
noise, noise. Prendre — a q*q., 62,
3 ; 67, xo, chercher querelle.
nuyt Toute —, 22, 18, de nuit ;
30, 2i et 26, toute la nuit.
or de Chippre, 37, 19, fil de soie
recouvert de fil d'or. Voir L. de
Laborde, op. et., p. 410.
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99
■orfaverie, 39, 29, etc., tmvail
d’orfèvrerie.
oaeaulz, 82, 17, houseaux.
pâlie, 74, 18, riche drap d’or
pavement, 36, 12, etc., Pavage
intérieur.
penom, 38, 21, bannière à longue
queue, attachée i la lance.
piesse, 68, 30, un certain espace de
temps.
planté. A —, 37. 19» largement ;
grant —, 39 * 24.
populaire, 10, 27 et 30, peuple.
poulaille, 34, z, volaille.
pouldriere, 30, 28, poussière.
propice, x8, 11, qui contient.
que 5, 9, etc., qui; 38, 10; 46,
10, etc., ce que; 22, 13, etc.,
ce qui.
qui, 77» 29, etc., qu’il.
qu’il, 9, 16, qu’ils ; 27, 8 ; 84, 10,
etc., qui il.
■qu’il*, 3, 8 et ao ; 8, 13, etc., qui.
rebras, 64, 15, bord retroussé.
recueil, xi, 26 21, 19, etc,
accueil.
recueillir, 90, 14, accueillir.
regracier, 13, 12, rendre grâces à.
repairer, 6, 9, réparer.
retraire (soi), 21, 18, se retirer ;
39, 13 et x6, se rétrécir.
rimer. Ne savoir que y —, 58, 2,
n'y rien comprendre.
semblant (de), 65, 3, pareil ; faire
-■ de, 72, 28, faire mine de.
semondre, 73 , 3 et 30, inviter.
soir (a), 90, 13, la veille.
solempne, 4,17, solennel.
soufferte, 38, xi, pénurie.
suppôt, 4, 13, subordonne.
tabourin de Souÿtoe, 34, 8, petit
tambour de forme allongée.
talant, 42, 2, envie; mal —, 10,
8, mauvais vouloir.
taudis, 33,13, sorte de fortification.
utenxille, 33, 13 ; 33, 27, ce qui
est nécessaire au service du
ménage.
vaisselle, vaixelle, vexelle, 34, ai,
etc., vaisselle d'or et d’argent.
vallet. Faire le bon —, 71, 26,
faire le bon apôtre.
vefve, 18, 14, veuf.
verge, 29, 5, baguette, signe d’au •
Unité. Voir L de Labordk,
op. cit., p. 336.
voullataille, 33, 27, volaille.
7.
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TABLE DES MATIÈRES
Introduction . vu-xx
1. Dénombrement des manuscrits et éditions.. vïi-x
2. Classement des textes . x-xvi
3. Etablissement du texte. xvi-xix
4. L’auteur et la date . xix-xx
Texte. 1-94
Index des noms de personne et de lieu .... 95-96
'Glossaire. 97-99
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Publications de la Société des Anciens Textes Fran¬
çais (En vente à la librairie Edouard Champion,.
5 , Quai Malaquais, Paris.)
Bulletin dé la Société des Anciens Textes Français (année* 1875 & 1913).
N'est vendu qu’aux membres de la Société au prix de 3 fr. par année,
sur papier de Hollande, et de 6 fr. sur papier Whatman.
Chansons françaises du xv* siècle publiées d’après le manuscrit de la
Bibliothèque nationale de Paris par Gaston Paris, et accompagnées de¬
là musique transcrite en notation moderne par Auguste Gxvaert
(1875). Épuisé.
Les plus anciens Monuments de la langue française (xx*, x* siècles) pu¬
bliés par Gaston Paris. Album de neuf planches exécutées par la pho¬
togravure (1875). Épuisé.
Brun de la Montaigne, roman d’aventure publié pour la première fois»-
d’après le manuscrit unique de Paris par Paul Meyer (1875). Sur
papier Whatman seulement. jo fr.
Miracles de Nostre Dame par personnages publiés d’après le manuscrit,
de la Bibliothèque nationale par Gaston Paris et Ulysse Robert f
texte complet t. I à VII (1876, 1877, 1878, 1879, 1880, x88x, 1883),.
le vol. X5 fr.
Le t. VU est épuisé sur papier de Hollande.
Le t. VIII, dû à M. François Bonnardot, comprend le vocabulaire,,
la table des noms et celle des citations bibliques (1893). 25 fr.
Guillaume de Paleme publié d’après le manuscrit de la bibliothèque de
l’Arsenal à Paris, par Henri Michelant (1876). Épuisé sur papier
ordinaire.
L’ouvrage sur papier Whatman. 40 fr.
Deux Rédactions du Roman des Sept Sages de Rome publiées par Gaston.
Paris ( x 876). Épuisé sur papier ordinaire..
L’ouvrage sur papier Whatman. 40 fr..
Aiol, chanson de geste publiée d’après le manuscrit unique de Paris par
Jacques Normand et Gaston Raynaud (1877). Épuisé sur papier ordi--'
naire.
L’ouvrage sur papier Whatman. 50 fr.
Le Débat des Hérauts de France et <TA ngleterre, suivi de The Dcbate 6e-
tween the H étalés nf En gland and France, by John Coke, édition com¬
mencée par I.. Pannier et achevée par Paul Meyer (1877).. 15 fr.
Œuvres complètes d’Eus tache Deschamps publiées d’après le manuscrit de¬
là Bibliothèque nationale par le marquis de Queux de Saint-Hilaire,.
tl à VI, et par Gaston Raynaud, t. VII à XI (1878, 1880, 1882, X884,
X887, 1889, 1891, 1893,1894, 1901» 1903), ouvrage terminé,
le vol. 20 fr.
Le saint Voyage de Jherusalem du seigneur éPAnglure publié par François.
Bonnardot et Auguste Longnon (1878). 20 fr..
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Chronique du Mont Saint-Michel (1343-1468) publiée avec notes et pièces
diverses par Siméon Lues, 1.1 et II (1879,1883), le vol. aa fr.
Elie de Saint- GUI*, chanson de geste publiée avec introduction, gkmaire
et index, par Gaston Raynaud, accompagnée de la rédaction norvé¬
gienne traduite par Eugène Koklbing (1879). 15 fr.
Daurel et Béton, chanson de geste provençale publiée pour la première fois
d’après le manuscrit unique appartenant à M. F. Didot par Paul MlYU
(1880). Sur papier Whatxnan seulement. 30 fr.
La Vie de saint Gilles, par Guillaume de Berneville, poème du xii* siècle
publié d’après le manuscrit unique de Florence par Gaston Paris et
Alphonse Bos (1881). 20 fr.
L'Amant rendu cordelier à l'observance <Tamour, poème attribué à Mar¬
tial d’Auverone, publié d’après les mss. et les anciennes éditions par
A. dk Montaiglon (x88x). 15 fr*
Raoul de Cambrai, chanson de geste publiée par Paul Meybr et Auguste
Loxgnon (1882). Sur papier Whatman seulement. 50 fr.
Le Dit de la Panthère d'Amours, par Nicole de Margival, poème du
xiii* siècle publié par Henry A. Todd (1883). 15 fr.
l^s Œuvres poétiques de Philippe de Remi, sire de Beaumanoir, publiées
par H. Suchier, 1.1 et II (1884-83). Ensemble. 40 fr.
La Mort Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par J. Cou-
raye du Parc (1884). 20 fr.
Trois Versions rimées de P Evangile de Nicodème publiées par G. Paris et
A. Bos (1883). 20 fr.
Fragments d’uns Vie de saint Thomas de Cantorbéry, publiés pour la pre¬
mière fois d’après les feuilles appartenant à la collection Goethaïs Ver-
cruvsse, avec fac-similé en héliogravure de l’original, par Paul Meyer
( 1883). 20 fr.
•Œuvres poétiques de Christine de Pisan publiées par Maurice Roy, 1 . 1 , II
et III (1886,1891, 1896), le vol. 20 fr.
Merlin, roman en prose du xm* siècle publié d’après le ms. appartenant
à M. A. Huth, par G. Paris et J. Ulrich, 1.1 et II (1886). Sur papier
Whatman seulement. Le vol. 40 fr.
Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par Louis Déraison, 11
et II (1887). Sur papier Whatman seulement Le vol. 40 fr.
Le Mystère de saint Bernard de Menthon publié d’après le ms. unique ap¬
partenant à M. le comte de Menthon par A. Lkcoy de la Marche
( 1888). 15 fr.
Les quatre Ages de l'homme, traité moral de Philippe de Novarre, pu¬
blié par Marcel de Fréville (1888). 20 fr.
Le Couronnement de Louis, chanson de geste publiée par E. Langlois,
(1888). Épuisé sur papier ordinaire.
L’ouvrage sur papier Whatman... 30 fr.
Les Contes moralisés de Nicole Boxon publiés par Miss L. Toulmin Smith
et M. Paul Meyer (1889). 23 fr.
Rondeaux et autres Poésies du XV siècle publiés d’après le manuscrit de
la Bibliothèque nationale, par Gaston Raynaud (1889). 20 fr.
Le Roman de Thèbes, édition critique d'après tous les manuscrits connus,
par Léopold Constans, t. I et II (1890) Ensemble. 50 fr.
Ces deux volumes ne se vendent pas séparément.
Le Chansonnier français de Saint- Germain-des-Prés (Bibl. nat., fr. 2005Ô),
reproduction phototypique avec transcription, par Paul Meyer et
Gaston Raynaud, t. I (1892).. 10 fr.
Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole publié d’après le manuscrit du
VaticxmparG.SERVOis(i893).SurpapierWhatmanseulement. 40 fr.
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L'Escoufe, roman d’aven tore, publié pour la première fois d'après 1 »
manuscrit unique de l’Arsenal, par H. Michblant et P. Meyer
(X894). *5 fr.
Guillaume de la Barre, roman d’aventures, par Arnaut Vidal de Castel-
naudari, publié par Paul Meyer (1893). 20 fr.
Meliador, par Jean Froissart, publié par A. Longnon, t. I, II et III
(1895-1899), le vol. «o fr.
La Prise de Cordres et de SebiUe, chanson de geste publiée, d’après le
ms. unique de la Bibliothèque nationale, par Ovide Densusianu
(1896). Epuisé.
Œuvres poétiques de Gu il l aume Alexis, prieur de Bucy, publiées par
Arthur Piagbt et Émile Picot, t. I, II et III (1896, 1899, 2908),
le volume. 20 fr.
L'Art de Chevalerie, traduction du De re militari de Végèce par Jean de
Meun, publié, avec une étude sur cette traduction et sur Li Abrejance
de VOrdre de Chevalerie de Jean Priorat, par Ulysse Robert (1897).
. 20 fr.
Li A brejance de rOrdre de Chevalerie, mise en vers de la traduction de
Végèce par Jean de Meun, par Jean Priorat de Besançon, publiée
avec un glossaire par Ulysse Robert (2897). 20 fr.
La Chirurgie de Maitre Henri de Mondeviüe, traduction contemporaine
de l’auteur, publiée d’après le ms. unique de la Bibliothèque nationale
par le Docteur A. Bos, 1 .1 et II (1897,1898). Ensemble.. 40 fr.
Les Narbonnais, chanson de geste publiée pour la première fois par Her¬
mann Suchier, 1.1 et II (1898). Épuisé.
Orson de Beauvais, chanson de geste du xu" siècle publiée d’après le ma¬
nuscrit unique de Chcltenham par Gaston Paris (1899). 20 fr.
L'Apocalypse en français au XIII • siècle (BibL nat. fr. 403), publiée par
L. Delisle et P. Meyer. Reproduction phototypique (1900).. 100 fr.
— Texte et introduction (1901). 25 fr.
Les Chansons de Gace Brulé, publiées par G. Huet (2902). 15 fr.
Le Roman de Tristan, par Thomas, poème du xii* siècle publié par Jo-
IlOl
Recueil général des Sotties, publié par Ém. Picot, t. I, II et III (1902,
1904,1912), le vol. 20 fr.
Robert le Diable, roman d’aventures publié par E. LAsbth (1903). 20 fr.
Le Roman de Tristan, par Béroul et un anonyme, poème du xn* siècle,
publié par Ernest Muret (1903). Épuisé. ,
Maistre Pierre Pathelin hystorié, reproduction en fac-similé de l’édition
imprimée vers 1500 par Marion de Malaunoy, veuve de Pierre Le Caron
(*904) . 15 fr.
Le Roman de Troie, par Benoit de Sainte-Maure, publié d'après tous
les manuscrits connus, par L. Constans, t. I, II, III, IV, V, et VI
(1904, 1906, 1907, 1908, 1909, 191a), le vol. 23 fr.
Les Vers de la Mort, par Héiinant, moine de Froidmont, publiés d’après
tous les manuscrits connus par Fr. Wulff et Em. Walberg (1905).
Épuisé.
Les Cent Ballades, poème du xrv* siècle, publié avec deux reproductions
phototypiques, par Gaston Raynaud (1903). 20 fr.
Le Montage Guillaume, chanson de geste du xii* siècle, publiée par
W. Cloetta, 1 . 1 et II (1906,1911), le vol . 23 fr.
Florence de Rome, chanson d'aventure du premier quart du xm* siècle,
publiée par A. WallenskÔld, 1 . 1 et II (1907, 1909), le vol.. 20 fr.
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Las deux Poèmes de la Folie Tristan, publié* par Joaeph BIdier
(1907). Épuisé.
-Les Œuvres de Guillaume de Machaut, publiées par E. Hœpwnii, t. I
(1908).. 20 fr.
— t. II et III (i9ix*Z92i). Le vol. 23 fr.
Les Œuvres de Simuud de Freine, publiées par John E. Matxke
(1909).'.. 20 fr.
Le Jardin de Plaisance et Fleur de Rhétorique, reproduction en fac-similé
de l’édition publiée par Antoine Vérard vers 1501 (1910).zoo fr.
■Chansons et descorts de Gautier de Dargies, publiés par G. Huet
(191a)... zo fr.
L'Entrée d'Espagne, chanson de geste franco-italienne, publiée par
A. Thomas, t. I et II (1913). Ensemble ..... 30 fr.
Le Lai de POmbre, par Jean Rknart, publié par J. Bédibr (1913) x5 fr.
Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jean de Meun, pu¬
blié d’après les manuscrits, par E. Langlois.
Tomes I, II, III et IV (Z914, 1920, 1922). Le voL. 32 fr.
Le Roman de Fauvel, par Gervais du Bus, publié d'après tous les manus¬
crits connus, par M. A. Langfors (1914-1919). 20 fr.
L>oon de la Roche, chanson de ge6te, publiée par. P. Meyer et G. Huet
. (1921). 32 fr.
La Fille du Comte de Pontkieu, publié par C. Brunel (1922).. 32 fr.
Le Roman de Jehan de Paris, publié par M“» B. Wickersheimer
(1923) . 3« fr
Les Fortunes et Adversités de Jean Reonier, publiées par M u « E. Daoz
(1923). 3» fr-
Le Mistère du Vieil Testament, publié avec introduction, notes et glos-
. saire, par le baron James de Rothschild, t. I-VI (1878-1891), ouvrage
terminé, le vol. 20 Ç.
(Ouvrage imprimé aux frais du baron James de Rothschild et offert aux
membres de la Société ).
. Tous ces ouvrages sont in-8°, excepté Les plus anciens Monuments de
la langue française et la reproduction de Y Apocalypse, qui sont grand
in-folio, et la reproduction du Jardin de Plaisance, qui est in-4 0 .
Il a été fait de chaque ouvrage un tirage à petit nombre sur papier
Whatman. Le prix des exemplaires sur ce papier est double de celui des
exemplaires sur papier ordinaire.
Les membres de la Société ont droit à une remise de 25 p. 100 sur tous
les prix indiqués ci-dessus.
La Société des Anciens Textes français a obtenu pour ses
publications le prix Archon-Despérouses, à l'Académie fran¬
çaise, en 1882, et le prix La Grange, à l’Académie des Inscrip¬
tions et 'Belles-Lettres, en 1883, 1895,1901, 1908, 1911, 1914
et 1918.
—— » b i -
ABBEVILLE. - IMPRIMERIE F. PAILLART
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